•  

    Afficher l'image d'origine
     
     

    16 février 1899. Le président Félix Faure succombe à une fellation au palais de l'Élysée.

    Marguerite Steinheil met trop de coeur à l'ouvrage, son amant présidentiel ne résiste pas à l'aimable gâterie

     

     

     

    Portrait officiel du président Félix Faure. 
     
    Président de la République depuis quatre ans, Félix Faure a pris une maîtresse comme tout bon Français de sexe mâle.
     
     
    Il s'agit de Marguerite Steinheil, 26 ans,
    qui change d'amant comme de chapeau.
     
     
    Son mari, le peintre Steinheil, qui poursuit
    ses propres amours, ne trouve rien à y redire.
     
     
    Au contraire même, puisque la nouvelle "relation" de son épouse lui vaut plusieurs commandes officielles.
     
     
    Comme cela, tout le monde y trouve son compte.
     
     
    Ce Havrais, à la carrière politique modeste, accompagnera la fin du siècle sans beaucoup l'influencer.
     
    Sans doute peut-il prétendre avoir initié l'Alliance russe et prolongé l'aventure coloniale.
     
     
    Mais alors que le pays se déchire à propos de l'affaire Dreyfus, lui plastronne dans les salons et multiplie les conquêtes féminines.
     
     
    Jusqu'à ce si vaudevillesque 6 février 1899. Félix Faure est terrassé par une hémorragie cérébrale en plein ébat amoureux dans les bras de sa maîtresse,
     
    Marguerite Steinhell. après une fellation d’une sensualité explosive !
     
     
    Félix Faure a pris l'habitude de faire venir Mme S. au palais de l'Élysée à chaque fois qu'il a besoin d'une séance de relaxation...
     
     
    «Il voulait être César, il n'aura été que Pompée».
     
     
    C'est par ce trait d'esprit que Clémenceau résuma la mort du VIIe président de la République.
     
     
    Il y a 117 ans exactement, le 16 février 1899, Félix Faure mourait brutalement d'une crise cardiaque au palais de l'Élysée.
     
     
     
     
     
     
    Quelques secondes auparavant, il était en galante compagnie.
     
     
    Sa maîtresse, Marguerite Steinheil, retrouvée à côté de lui le feston et l'ourlet en bataille quelques instants après le moment fatal, fut soupçonnée d'avoir causé par son empressement amoureux le décès du chef de l'État.
     
     
    Les gazettes de l'époque firent des gorges chaudes de la disparition subite, de cet homme politique, déjà connu pour son goût prononcé pour la bagatelle.
     
     
    Le Journal du Peuple, notamment écrivit que ce président facétieux était mort «d'avoir trop sacrifié à Vénus.»
     
     
    Marguerite Steinheil est impliquée dans une autre histoire scabreuse
     
     
    Au-delà de la plaisanterie grivoise, les historiens continuent à se pencher sur «l'affaire Félix Faure».
     
     
     
     

    L'histoire des scandales politiques :

    le Président de la République meurt dans les bras de sa maîtresse…

    Félix Faure, Président de la République depuis 1895, meurt à l'Élysée le 16 février 1899, à l'âge de 58 ans.

     

    La rumeur veut qu’il ait eu son dernier soupir dans les bras de sa maîtresse, Marguerite Steinheil…

    Felix Faure et Marguerite Steinheil

     

     

    En 1897, Felix Faure, alors Président de la République, rencontre, à Chamonix, Marguerite Steinheil dite « Meg », épouse du peintre Adolphe Steinheil auquel est confiée une commande officielle. De ce fait, Félix Faure se rend souvent impasse Ronsin, à Paris, à la villa « Le Vert Logis » où réside le couple Steinheil.

     

    Bientôt, Marguerite devient la maîtresse de Félix Faure et le rejoint régulièrement dans le « salon bleu » du palais de l'Élysée.

    Le 16 février 1899, Félix Faure téléphone à Marguerite et lui demande de passer le voir en fin d'après-midi. Quelques instants après son arrivée, les domestiques entendent un coup de sonnette éperdu et accourent : allongé sur un divan, le président râle tandis que Marguerite Steinheil réajuste ses vêtements en désordre. Félix Faure meurt quelques heures plus tard.

    Il est en fait mort d'une congestion cérébrale. La rumeur veut que Faure soit mort dans les bras de sa maîtresse Marguerite Steinheil. Dès les jours qui suivent, le Journal du Peuple avance qu'il est mort d'avoir « trop sacrifié à Vénus », c'est-à-dire d'un effort excessif dans le cadre de l'acte sexuel. La plaisanterie populaire va jusqu'à préciser que c'est par une fellation, que la maîtresse provoqua l'orgasme qui lui fut fatal.

    On raconte que l'abbé qui fut mandé par l'Élysée aurait demandé : « Le président a-t-il toujours sa connaissance ? ». Un domestique lui aurait alors répondu: « Non, elle est sortie par l'escalier de service ».

    Marguerite Steinheil fut alors surnommée la « Pompe funèbre ». Les chansonniers de l'époque disent de lui (mot rapporté sous diverses formes) : « Il voulait être César, il ne fut que Pompée », allusion au goût du président pour le faste dont les satiristes de l'époque avaient coutume de se moquer ou à la fellation qui prétendument provoqua sa mort. Cette phrase a également été attribuée à Georges Clemenceau, qui ne l'aimait guère. Il aurait aussi déclaré, après la mort du président,

     

    « En entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui », et

     

    « Ça ne fait pas un Français en moins, mais une place à prendre ». Félix Faure est inhumé au cimetière du Père-Lachaise.

     

    En 1909, dix ans après la mort de Félix Faure, Marguerite Steinheil est jugée et acquittée pour le meurtre de son mari et de sa mère, commis à leur domicile parisien, impasse Ronsin, dans la nuit du 30 au 31 mai 1909.

     

     
    La personnalité de Marguerite Steinheil
    a intéressé récemment André Galabru.
     
     
     
     
    Afficher l'image d'origine 
     
    Près de dix ans après cet incroyable fait divers d'État, le 31 mai 1908, l'ancienne amante de Félix Faure, se retrouve impliquée dans une autre histoire scabreuse.
     
     
    Chez elle, leur jeune domestique, Rémy Couillard - c'est son vrai nom! - découvre Auguste Steinheil assassiné à côté d'une dénommée Madame Japy, elle aussi raide morte.
     
     
    Dans une pièce attenante, Madame Steinheil, elle, est ligotée et bâillonnée.
     
     
    La police la soupçonnera d'avoir mis en scène le meurtre de son époux et de sa maîtresse.
     
     
    Les enquêteurs imaginent même un temps que des hommes se sont introduits chez les Steinheil pour récupérer des documents secrets relatifs à l'affaire Dreyfus, ayant appartenu au président Faure.
     
     
    Le crime passionnel est aussi évoqué...
     
     
    Le 14 novembre, après une plaidoirie de son avocat de plus de sept heures, elle sera acquittée par les jurés.
     
     
    Mais au grand étonnement des observateurs, le président du tribunal tint quand même à souligner après le verdict qu'il «n'avait pas cru un seul instant à ce tissu de mensonges»
     
     
     
    Pin It

    votre commentaire
  • Afficher l'image d'origine

    Les trois vies de Simone de Beauvoir

     

     

    Compagne de Sartre, sans doute, mais avant tout écrivain et grande figure du féminisme : Simone de Beauvoir aurait eu 100 ans cette année. Ingrid Galster nous raconte ses trois vies - faites aussi de petits tas de secrets.

    L’Histoire : On fête cette année le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir. Quelle place occupe-t-elle aujourd’hui en France ?

    Ingrid Galster : On parle beaucoup de Simone de Beauvoir en tant que compagne de Sartre et pas assez, me semble-t-il, en tant qu’intellectuelle, féministe ou écrivain. Le livre récent de Hazel Rowley, Tête-à-Tête. Beauvoir et Sartre. Un pacte d’amour , publié en 2006 chez Grasset, confirme, s’il en était encore besoin, l’intérêt du public et des chercheurs sur cette relation, au détriment le plus souvent de la pensée de Beauvoir.

    Ce qui est aujourd’hui considéré comme son ouvrage principal, Le Deuxième Sexe , a été en réalité peu lu. On croit pouvoir résumer ce livre de plus de mille pages en une phrase : « On ne naît pas femme : on le devient. » Il faut dire que le féminisme a évolué, surtout à l’étranger, et que les thèses du Deuxième Sexe semblent à certains dépassées.

    La figure de Simone de Beauvoir est pourtant beaucoup plus importante que cela. Au moment de sa mort, en 1986, dans les articles nécrologiques, on pouvait déceler ses quatre dimensions principales : pour les Français, elle était alors avant tout l’auteur du Deuxième Sexe , ensuite la compagne de Sartre, puis une intellectuelle de gauche et enfin un écrivain. Certes, elle était considérée d’abord en tant que féministe, mais son oeuvre narrative, avant tout les trois tomes de son autobiographieMémoires d’une jeune fille rangée , 1958, La Force de l’âge , 1960 et La Force des choses , 1963, a eu un grand impact en France et ailleurs.

    L’H. : Comment cette jeune fille, issue d’un milieu conventionnel, bourgeois, est-elle devenue Simone de Beauvoir ?

    I. G. : Grâce à sa personnalité exceptionnelle mais aussi aux circonstances qui ont été déterminantes dans son parcours.

    Simone de Beauvoir est née en janvier 1908, à Montparnasse à l’emplacement actuel du restaurant La Rotonde. Quelqu’un lui a demandé un jour quelle continuité elle voyait dans sa vie. Elle a répondu : Montparnasse ! Elle a également habité dans des hôtels à Saint-Germain-des-Prés puis elle a acheté, avec l’argent du prix Goncourt obtenu en 1954 pour Les Mandarins , un appartement rue Victor-Schoelcher, en face du cimetière Montparnasse, où elle a résidé jusqu’à sa mort.

    A sa naissance, sa famille appartenait à la bourgeoisie aisée. Mais, après la Première Guerre mondiale et la révolution russe, ses parents ont été ruinés avec la perte des « emprunts russes ». La famille a dû déménager et renoncer à son mode de vie privilégié. Le père a prévenu Simone et sa soeur cadette : « Il faudra travailler. » Contrairement aux normes de sa classe, Beauvoir devrait donc exercer un métier pour gagner sa vie.

    Elle aurait dû avoir une dot, se marier et mener la vie d’une bourgeoise. D’ailleurs, à l’âge de 18 ans, la perspective de se marier ne lui déplaisait pas. On lit dans ses carnets de jeunesse, dont une première partie 1926-1927 vient d’être publiée en anglais, qu’elle était amoureuse de son cousin Jacques et qu’elle avait l’intention de l’épouser1. Ce n’est qu’au dernier moment, lorsque Jacques lui annonce le 2 octobre qu’il fera un mariage d’argent avec une autre femme, qu’elle a renoncé à lui et s’est lancée dans sa relation avec Sartre. C’était en 1929, l’année de l’agrégation. Elle avait 21 ans.

    Ce qui est remarquable, c’est que Beauvoir a toujours eu une idée claire de la vie qu’elle entendait mener. Dès l’adolescence, elle établissait des programmes précis auxquels elle se tenait. Ce qui lui valut d’ailleurs les sarcasmes des sartriens qui ont toujours trouvé Beauvoir très rigide. « Je suis douée pour le bonheur » , écrit-elle, mais ce bonheur n’est pas venu tout seul.

    La réussite passait alors par le mariage et elle avait décidé qu’il lui fallait régler sa vie affective avant la fin de ses études. En même temps, on la sent déjà hésitante parce que ce qu’elle aime plus que tout, c’est penser, écrire. Comment, une fois mariée, préserver suffisamment d’espace et d’autonomie pour continuer sa réflexion ? Tout le temps de son adolescence studieuse, elle se refuse donc à remplir complètement le rôle traditionnel de la femme.

    L’H. : Mais a-t-elle alors un projet professionnel ?

    I. G. : Très tôt, elle veut devenir écrivain. Dans Mémoires d’une jeune fille rangée , elle explique que la littérature l’a toujours attirée. Dès l’âge de 15 ans, elle entend devenir un auteur célèbre. Sans doute parce que les écrivains avaient à cette époque un très grand prestige et que Beauvoir possédait, comme elle le dit elle-même, un goût prononcé pour la communication. Enfant, elle dévore les livres. Little Women de Louisa May Alcott Les Quatre Filles du docteur March et The Mill on the Floss de George Eliot l’ont particulièrement marquée ; plus tard, ce sera Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier. Et puis Jacques l’a initiée aux auteurs de la NRF, à Proust, à Gide, ce qui à l’époque sentait le soufre...

    L’H. : Comment se déroulent ses études ?

    I. G. : A 6 ans, elle entre au cours Adeline-Désir, un institut catholique privé pour les filles de la bonne société. Elle y reste jusqu’au bac. Rapidement, elle prend conscience du sectarisme des enseignants et de leur catholicisme étroit.

    Elle a pourtant été très pieuse. Elle communiait trois fois par semaine et se confessait deux fois par mois auprès d’un abbé nommé Martin. Il faut dire que tout ce qu’elle entreprenait, elle le faisait avec passion ! Mais vers 13 ans, si l’on en croit son autobiographie, elle a perdu la foi. Elle dit se souvenir du moment précis où elle a douté : l’abbé Martin, lors d’une confession, lui aurait dit « j’ai entendu que ma petite Simone a fait ceci et cela... ». Beauvoir raconte la colère qui l’a alors envahie : « Brusquement, il venait de retrousser sa soutane, découvrant des jupons de bigote ; sa robe de prêtre n’était qu’un travesti ; elle habillait une commère qui se repaissait de ragots.2 »

    Éliane Lecarme-Tabone, une des meilleures spécialistes de Beauvoir, a montré dans quelle mesure elle s’est inspirée, dans le récit qu’elle livre dans Mémoires d’une jeune fille rangée , des Motsde Sartre dont elle avait lu le manuscrit. Sartre y raconte comment il a cessé de croire en Dieu. Elle n’a pas inventé l’abbé Martin, mais elle s’est peut-être focalisée sur cet événement à cause des Mots .

    L’H. : Quelles étaient alors ses relations avec sa famille ?

    I. G. : Dans la description qu’elle fera dans son autobiographie de ses relations avec ses parents, Simone de Beauvoir semble assez influencée par la psychanalyse. Elle décrit leurs liens à partir du complexe d’Oedipe. Elle dit adorer son père et haïr sa mère.

    Son père, voltairien, représente pour elle la formation intellectuelle. Sa mère, catholique pratiquante, la formation de l’âme. Et cette opposition entre ces deux instances qui défendent des idées différentes a contribué à la perte de sa foi : ils ne pouvaient pas avoir raison tous les deux, et elle a choisi le camp de son père. Un père qui, au moment de la puberté, l’aurait rejetée, ce qui a eu une importance décisive dans son développement et une certaine aversion pour le corps.

    Il n’y a cependant pas eu de rupture brutale avec ses parents mais un éloignement progressif. Jusqu’au bout, elle s’occupera de sa mère, et elle a gardé des relations avec sa soeur, Hélène, qui s’est mariée avec un ancien élève de Sartre. Beauvoir dira plus tard, pour justifier ce mariage, qu’ « il fallait qu’ils se marient pour avoir un passeport pour aller à l’étranger » .

    L’H. : Comment passe-t-elle du cours Désir à l’agrégation de philosophie ?

    I. G. : Après le bac, en 1925, elle s’est inscrite à l’Institut catholique pour passer un certificat de mathématiques et à l’institut Sainte-Marie, à Neuilly, pour étudier les lettres. Une professeure a remarqué ses grandes capacités en philosophie et lui a conseillé de passer l’agrégation. Ce fut terrible pour sa mère pour qui l’enseignement laïque représentait le diable.

    Pour préparer l’agrégation, elle étudie à la Sorbonne et suit les cours de la Rue d’Ulm. C’est là qu’elle fait la connaissance des « petits camarades » : René Maheu qu’elle appelle « mon lama », Paul Nizan et Jean-Paul Sartre. Pour préparer l’oral, c’est elle qui est chargée d’expliquer Leibniz, sur lequel elle vient de rédiger son diplôme d’études supérieures. Elle est la seule fille du groupe. Les hommes et les femmes passaient alors les mêmes épreuves de la même agrégation. En 1929, elles sont 4 femmes à être reçues et 9 hommes - sur 76 candidats. Beauvoir est deuxième derrière Sartre. Je pense que ce républicanisme à la française, lui a permis d’être reconnue au même titre qu’un homme.

    L’H. : A cette date, elle est reconnue comme une vraie philosophe ?

    I. G. : Beauvoir et Sartre avaient, dès 1929, conçu leurs propres systèmes philosophiques. Sartre avait déjà formulé sa « théorie de la contingence » où, selon Beauvoir, se trouvaient en germe ses idées sur l’être, l’existence, la nécessité, la liberté. Cette philosophie, Beauvoir l’a faite sienne, lors d’une scène devenue célèbre. Cela se passait tout au début de leur relation, à la fontaine Médicis, au jardin du Luxembourg. Après avoir défendu pendant des heures la morale pluraliste qu’elle s’était fabriquée, Beauvoir a cédé devant les arguments de Sartre. Certains féministes voient en cette scène primitive la preuve que Beauvoir avait une conscience de femme aliénée...

    Une lettre inédite, écrite à Zaza, le 17 septembre 1929, montre qu’à cette date elle avait besoin d’un guide et pensait l’avoir trouvé en Sartre. Beauvoir y écrit « Je suis dominée. » Elle évoque son« besoin de lui, besoin de sa pensée, de sa présence, plus encore que de sa tendresse » . Prête à prendre des risques, elle avoue : « Je n’aurai peut-être qu’un an de sa vie [...] peut-être que je souffrirai terriblement mais aucune question ne se pose, c’est ainsi3. »

    L’H. : Elle ne serait donc que la fidèle servante des idées de Sartre ?

    I. G. : Elle a épousé les idées philosophiques de Sartre. Bianca Bienenfeld, qui fut l’une de ses amantes, lui dit un jour que cela devrait lui être désagréable quand Sartre changeait des théories auxquelles elle avait donné sa foi. Et Beauvoir de répondre : « J’en change aussi, ça me varie la vie, j’aime bien ça. »

    Cette boutade ne doit pas cacher le plus important, la complémentarité entre ces deux êtres. Sartre était le créateur et Beauvoir, avec sa force analytique, discutait tout morceau par morceau. Cette combinaison est peut-être ce qui les a unis jusqu’au bout.

    L’H. : Depuis la fin des années 1990, certains prétendent que le véritable inventeur de l’existentialisme, c’est Beauvoir.

    I. G. : Cette affirmation s’inspire d’un témoignage de Maurice de Gandillac qui a connu des membres du jury de l’agrégation de 1929. Ceux-ci lui auraient dit qu’ils avaient failli donner la première place à Beauvoir. Vous imaginez combien cela a plu à certaines féministes... La théorie selon laquelle Sartre a copié Beauvoir me paraît complètement fausse. Mais je n’emploierai pas pour autant le mot « auxiliaire », qui n’est pas assez fort. Il s’agit plutôt d’une émulation, comme l’affirme à juste titre Éliane Lecarme-Tabone.

    Ainsi, pendant que Sartre déchiffrait Heidegger au stalag, Beauvoir, à la Bibliothèque nationale, étudiait Hegel dont La Phénoménologie de l’esprit venait d’être traduite en français. Avant, ils s’étaient familiarisés avec Husserl, sur les conseils de Raymond Aron, par le biais de Lévinas. Voilà comment ils ont assimilé les « trois H ».

    L’H. : Comment qualifier les relations, durables, entre Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre ? Était-ce de l’amour ?

    I. G. : C’était avant tout une relation intellectuelle. Certes, ils ont eu des rapports sexuels, dès 1929, mais cela n’a pas duré très longtemps. Ils savaient surtout qu’ils pourraient toujours compter l’un sur l’autre. Beauvoir savait que s’ils se donnaient rendez-vous dans dix ans, à un endroit précis, Sartre y serait. Cette confiance est peut-être plus forte encore qu’une passion passagère.

    L’H. : Cela explique-t-il leur modèle de couple sur lequel on a tant glosé ?

    I. G. : C’est lui qui a posé des conditions dès le début de leur relation. Sartre n’était pas monogame, il voulait avoir d’autres femmes. C’était à prendre ou à laisser.

    Mais elle était jalouse et elle en a souffert. Dans ses lettres à Sartre, au moment de la « drôle de guerre », on la voit marchander des jours de permission. Et lorsque Bianca, devenue une des « contingentes » de Sartre, fut congédiée, elle écrit : « Plus de[Bianca] aux sports d’hiver, nous irons tous deux seuls au petit chalet.4 » Elle avait besoin de se retrouver dans une relation intime avec Sartre, sans un tiers. Mais elle savait que ce n’était pas possible. Elle aussi a pris des amants.

    L’H. : Et des amantes...

    I. G. : Je pense qu’elle était plus attirée par les hommes que par les femmes, ce que m’a d’ailleurs confirmé Bianca Bienenfeld. J’ai longtemps cru qu’elle nouait des relations avec des filles quand elle n’avait pas d’hommes, pendant la guerre par exemple. Mais c’est faux. Elle pouvait être avec les deux en même temps.

    Selon la mère de Sorokine, qui a déposé plainte en 1942 pour détournement de mineure contre Beauvoir, il s’agissait pour celle-ci d’apporter de la chair fraîche à Sartre. Elle aurait servi de rabatteuse. Je pense qu’elle a aussi noué des relations avec les femmes par curiosité, pour transformer ses expériences en littérature. Son amitié intense, passionnée, avec Zaza durant l’adolescence a pu jouer également un rôle. Cette dernière a eu une évolution exactement inverse à celle de Beauvoir. Délurée, indépendante, elle a, sous la contrainte familiale, renoncé à son autonomie.

    En tout cas, ce n’est pas Beauvoir qui allait vers les filles mais l’inverse. La première, dans l’état actuel de nos connaissances, c’est Olga Kosakiewicz, une de ses élèves, à Rouen, où Beauvoir fut professeur entre 1932 et 1936. Il faut dire qu’elle impressionnait beaucoup ses étudiantes. Tout le monde était amoureux d’elle. Les filles lui couraient après et quand elle les trouvait assez intelligentes et attirantes, elle acceptait d’entamer une relation.

    Mais quels étaient ses sentiments réels envers les femmes, je me le demande toujours. Dans un entretien, elle raconte qu’elle les trouve plus désirables, plus fines : qu’elles ont la peau plus douce que les hommes.

    L’H. : Qu’en est-il de ses amants ?

    I. G. : Son premier amant « contingent » est Jacques-Laurent Bost, fils de pasteur et élève de Sartre au Havre, qui fit très vite partie de la « famille ». Ils sont partis ensemble en vacances en juillet 1938 et c’est elle qui a fait le premier pas, comme elle le raconte à Sartre. Elle avait 30 ans, lui 22.

    Je crois que c’était en partie par docilité, pour respecter le pacte initial avec Sartre et établir avec lui un équilibre. Beauvoir redoutait plus que tout de mettre leur relation en péril. Elle a souvent agi par symétrie avec lui. Une fois que Sartre se permettait quelque chose, elle pouvait elle aussi le faire. Mais elle ne prenait pas l’initiative. Sartre, par exemple, a adopté en 1965 une étudiante d’origine juive née en Algérie, Arlette Elkaïm. Beauvoir fait de même avec Sylvie Le Bon qu’elle adoptera quelques années après. Et c’est lorsque Sartre tombe sérieusement amoureux de Dolorès Vanetti, dont il a fait la connaissance après la guerre, aux États-Unis, qu’elle se lie aussi fortement, immédiatement après, avec l’écrivain américain Nelson Algren.

    L’H. : Mais elle a vécu une véritable passion avec Nelson Algren. A-t-elle envisagé alors de rompre avec Sartre ?

    I. G. : Elle est en effet tombée amoureuse d’Algren avec qui elle a découvert, pour la première fois sans doute, à 39 ans, ce que pouvait être une sexualité épanouie. Mais qu’aurait-elle fait aux États-Unis ? Écrire en anglais ? Son appartenance au groupe existentialiste était capitale. Elle ne pouvait pas quitter Paris sans risquer de perdre sa position sociale. Elle a donc choisi la stabilité.

    Plus tard, en 1952, elle a entamé une relation avec Claude Lanzmann qui, correcteur à France-Dimanche , venait d’entrer, avec l’aide de Jean Cau, à l’équipe des Temps modernes . Elle avait 44 ans et s’imaginait, avec regret, « ne plus jamais dormir dans la chaleur d’un autre corps » . Quand elle a vu arriver ce jeune homme, qui avait 27 ans, elle a cédé à ses avances.

    L’H. : Venons-en à ses engagements. Simone de Beauvoir a-t-elle la tête politique ?

    I. G. : Dans le deuxième tome de son autobiographie, La Force de l’âge , paru en 1960, elle raconte que dans l’entre-deux-guerres elle ne se souciait pas de la politique car pour elle, comme pour Sartre, seules comptaient la métaphysique, la condition humaine. Pendant la guerre civile espagnole de 1936-1939 par exemple, alors qu’elle était solidaire du camp républicain, elle ne s’est pas engagée, se sentant avant tout spectatrice.

    Une rencontre avec la philosophe Simone Weil, avec qui elle avait passé un certificat de licence, illustre son attitude apolitique : « Une grande famine venait de dévaster la Chine, et on m’avait raconté qu’en apprenant cette nouvelle, elle [Weil] avait sangloté. [...] La conversation s’engagea ; elle déclara d’un ton tranchant qu’une seule chose comptait aujourd’hui sur terre : la Révolution qui donnerait à manger à tout le monde. Je rétorquai, de façon non moins péremptoire, que le problème n’était pas de faire le bonheur des hommes, mais de trouver un sens à leur existence. Elle me toisa : «On voit bien que vous n’avez jamais eu faim», dit-elle.5 »

    Si l’on en croit La Force de l’âge , c’est la guerre et l’Occupation qui lui ont fait prendre conscience de la nécessité de s’engager. Elle a eu peur pour son jeune amant Bost parti au combat et fait part de ses doutes, le 8 octobre 1939, à Sartre, alors engagé en Alsace : « Je sais bien qu’on n’y pouvait rien, mais nous sommes quand même de la génération qui aura laissé faire [...] j’ai du remords en pensant que c’est un autre qui paiera pour notre impuissance6. »C’est à partir de cette discussion que Sartre, qui découvre au même moment le concept d’historicité chez Heidegger, développe la théorie de l’engagement, capitale dans la philosophie de l’existentialisme.

    Mais dans son autobiographie, Beauvoir va beaucoup plus loin. La guerre lui aurait fait découvrir le poids de l’histoire qui « fondait sur elle » si bien qu’il y aurait eu un avant et un après. Je suis un peu sceptique face à ces explications. Je crois que les événements de 1939 sont surtout une occasion pour elle et Sartre d’intégrer l’histoire dans un système philosophique qui piétinait. Comme toujours, elle perçoit la réalité en fonction de ce qu’elle peut en tirer pour la transformer en littérature. Le goût pour la politique viendra plus tard.

    L’H. : Durant l’Occupation, Beauvoir accepte de participer à des émissions sur Radio Vichy, une station contrôlée par le régime de Pétain. Même si elle ne traite que de sujets littéraires, n’a-t-elle pas eu quelques scrupules ?

    I. G. : Il ne faut jamais oublier qu’elle s’est fait exclure de l’Université par Abel Bonnard en 1943 pour des raisons idéologiques. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne formait pas ses élèves dans le sens souhaité par Vichy... A partir de 1943, elle ne touchait donc plus de salaire et Sartre lui a trouvé un travail à Radio Vichy, à ne pas confondre avec Radio Paris. Elle y rédige des sketchs sur les origines du music-hall. Selon Beauvoir, les écrivains de son bord avaient tacitement adopté certaines règles, un « code », selon lequel « on ne devait pas écrire dans les journaux et les revues de la zone occupée, ni parler à Radio Paris ; on pouvait travailler dans la presse de la zone libre et à Radio Vichy : tout dépendait du sens des articles et des émissions7 » .

    Reste que le ton de la radio est devenu plus virulent dès le début de l’année 1944, que Philippe Henriot parlait deux fois par jour et qu’elle n’a pas pour autant retiré ses émissions. Je pense qu’avec une certaine mauvaise foi elle a préféré ne pas voir.

    L’H. : Est-ce qu’elle parle du nazisme dans ses carnets ?

    I. G. : Elle parle quelquefois des Juifs qu’elle a vus être menacés ou arrêtés, avec une relative indifférence. Cela ne va jamais plus loin qu’une ou deux phrases. Mais le pire est sans doute son attitude face à Bianca Bienenfeld, son ancienne amante juive qui était aussi la maîtresse de Sartre. Le 10 mars 1940, moment où cette dernière reçoit une lettre de rupture de Sartre, Beauvoir écrit avec cynisme : « Elle hésite entre le camp de concentration et le suicide8. » Sartre et Beauvoir laissent tomber Bianca qui s’est cachée dans le Vercors, et jamais ils n’ont cherché à savoir ce qu’elle était devenue.

    L’H. : Quand Beauvoir acquiert-elle une véritable conscience politique ?

    I. G. : Une évolution est perceptible entre son premier roman,L’Invitée , paru en 1943, qui transpose en fiction son triangle amoureux avec Olga et Sartre, et la rédaction du Sang des autressur la Résistance et les Juifs qu’elle a commencé à écrire en 1941 et qui a été publié en 1945. Elle passe alors de la morale individualiste à la théorie de l’engagement. Mais c’est encore littéraire. C’est sans doute le travail dans Les Temps modernes et la confrontation, après guerre, avec les communistes qui l’ont poussée dans cette direction.

    L’H. : Sartre devient un compagnon de route du PCF en 1952. Elle le suit ?

    I. G. : Oui, elle soutient comme lui le Parti communiste comme elle distribuera plus tard La Cause du peuple des maos. En 1954, elle rédige un article significatif pour Les Temps modernes où elle écrit notamment : « La vérité est une : l’erreur, multiple. Ce n’est pas un hasard si la droite professe le pluralisme. » Autrement dit, contre le pluralisme, il n’y a qu’une vérité, le marxisme. Une fois encore, elle embrasse une nouvelle cause avec passion. Claude Roy, ancien communiste exclu du Parti, a écrit fort justement dans son article nécrologique du Nouvel Observateur que « la force et la faiblesse de Beauvoir, c’était d’être absolument absolue »18 avril 1986.

    Elle a fait de multiples voyages avec Sartre, en URSS, en Chine, à Cuba. Elle ne s’est pas érigée en modèle, mais elle a eu une grande influence pour beaucoup d’intellectuels de la gauche non orthodoxe.

    Le grand moment reste toutefois la guerre d’Algérie. Elle a préfacé un livre en 1962, sur Djamila Boupacha, une jeune Algérienne, membre du FLN, qui fut torturée par les Français. A ce moment-là, elle a pris des risques en dénonçant la politique française. Dans son autobiographie, elle raconte qu’elle a passé des nuits blanches en pensant aux tortures en Algérie. Comme Simone Weil versait des larmes pour la Chine... Son engagement est alors authentique, mais on peut penser qu’elle en rajoute pour ne pas en avoir fait assez avant.

    Au total cependant, elle n’a pris que très peu d’initiatives en politique et a plutôt suivi les variations de Sartre. Après la mort de celui-ci, elle est d’ailleurs devenue plus modérée politiquement. Dans les années 1980, elle se rapproche du Parti socialiste.

    L’H. : Au fond, son véritable engagement politique, c’est le féminisme ?

    I. G. : Oui, dans ce combat elle a fait oeuvre personnelle. Il faut revenir sur la genèse du livre Le Deuxième Sexe , paru en 1949. Dès l’entre-deux-guerres, Colette Audry, collègue de Beauvoir au lycée de Rouen, lui avait parlé de la question féministe. Mais cela ne l’intéressait pas encore. C’est en 1946, lorsqu’elle a souhaité écrire sur elle-même, qu’en bonne philosophe Beauvoir s’est d’abord demandé ce que signifiait pour elle d’être une femme. A partir de ce questionnement, elle a compris que le monde dans lequel elle vivait avait été fait par et pour les hommes. De là lui est venue l’idée d’écrire un livre sur la condition de la femme.

    Elle se lance dans l’écriture en octobre 1946. Puis elle part en 1947 aux États-Unis, où elle rencontre Algren, écrit L’Amérique au jour le jour et parvient, entre tous ces allers-retours, à terminer très rapidement l’ouvrage qui fut composé en morceaux, publiés dès mai 1948 dans Les Temps modernes , puis réunis après coup, en 1949, en un ensemble. Beauvoir le reconnaît, cet éparpillement se sent dans l’écriture : « Découvrant mes idées en même temps que je les exposais, je n’ai pas pu faire mieux. » Ce livre, considéré par son auteur à certains égards un peu brouillon, sera pourtant un très grand livre, un véritable monument et un tournant dans l’histoire des femmes.

    L’H. : Pourquoi n’a-t-elle pas eu d’enfant ?

    I. G. : Il lui a fallu choisir entre l’écriture et la maternité. Mais il n’y a pas d’incompatibilité pour elle : on peut être une femme émancipée et avoir des enfants. Ce qu’elle érige en modèle vaut pour elle en tant qu’écrivain. Elle met uniquement en cause la maternité qui aliène. Elle veut une maternité choisie et non subie. Cette distinction est capitale.

    Dans son autobiographie, il est vrai, on apprend qu’elle n’aime pas les enfants. Elle n’aime pas tout ce qui est organique, animal. Elle n’a jamais touché aux produits laitiers - le sein maternel ? Reste qu’elle parle de Sylvie Le Bon, sa fille adoptive, comme d’une« réincarnation d’elle-même » . Même si Beauvoir a réfuté cette idée, on peut se demander si ce n’est pas la définition même du sentiment maternel.

    L’H. : Mais s’est-elle battue pour la légalisation de la contraception ?

    I. G. : A partir des années 1970, Beauvoir a milité avec le Mouvement de libération des femmes. Elle a écrit plusieurs préfaces à des ouvrages sur le planning familial et figurait au comité d’honneur de cette association. Elle figure également parmi les signataires du « Manifeste des 343 pour la liberté de l’avortement » 1971.

    L’H. : Comment Le Deuxième Sexe a-t-il été accueilli ?

    I. G. : Le livre a fait scandale. Si bien qu’en une semaine 22 000 exemplaires du premier tome ont été vendus. C’est avant tout le chapitre sur « L’initiation sexuelle de la femme », paru en mai 1949 dans Les Temps modernes , qui a été jugé inacceptable. Il faut dire que Beauvoir parle de la sexualité des femmes comme personne avant elle, à l’exception des médecins. Il y est question d’« orgasme mâle » , de « spasme clitoridien » , autant de choses que l’on n’avait jamais évoquées jusque-là publiquement. La phénoménologie a permis à Beauvoir de trouver un langage pour introduire des sujets tabous. Pour la première fois, cette mise en philosophie du corps, de la sexualité a fait irruption dans le débat public.

    Reste que pour le catholique François Mauriac, c’était intolérable. Mauriac a écrit à Roger Stéphane, collaborateur des Temps modernes  : « J’apprends beaucoup de choses sur le vagin et le clitoris de votre patronne. » Peu après la parution du Deuxième Sexe, il écrit encore à Jean-Louis Curtis : « Vos pages me consolent des infamies de la femme Magny. Ces idiotes instruites qui enfoncent leurs talons Louis XV sur toutes les voies sacrées de notre vie, ces connes pédantes et piaillantes, il faudrait les mettre dans une garderie d’enfants à torcher les derrières et à vider des pots jusqu’à la mort. »

    Tous les catholiques ne réagissent pas de la même manière. La revue Esprit approuve Beauvoir. Jean-Marie Domenach écrit, le 25 juin 1949 : « Je crois que les chrétiens qui, sous prétexte d’érotisme et d’obscénité, attaquent Simone de Beauvoir et la tentative qu’elle représente se trompent du tout au tout. »

    L’accueil à l’extrême gauche est également négatif. Au Parti communiste, presque personne ne lit le livre selon le souvenir d’Annie Kriegel qui raconte que cela ne l’intéressait pas du tout :« Pour notre génération [elle est née en 1926], ces problèmes d’émancipation étaient dépassés : nous n’étions pas le deuxième sexe9. »

    Dès le mois de juin 1949, Marie-Louise Barron, héroïne communiste de la Résistance, exprime son dédain dans Les Lettres françaises . Elle se représente « le franc succès de rigolade » que Beauvoir obtiendrait dans un atelier de Billancourt, « en exposant son programme libérateur de défrustration » . La socialiste Colette Audry lui répond dans Combat que « c’est estimer bien peu les ouvrières de Billancourt que de penser qu’elles se moqueraient ainsi d’une oeuvre qui, à la fois, insiste sur l’importance historique de l’entrée des femmes dans la production [...] et passe en revue tous les problèmes auxquels se heurtent concrètement, quotidiennement, les travailleuses.10 »

    L’H. : Comment un livre si décrié est-il devenu emblématique de l’émancipation des femmes ?

    I. G. : Comme l’a dit Michelle Perrot, c’est de l’Amérique que Le Deuxième Sexe est revenu en France comme la bible du féminisme. Quand le livre y paraît en 1953, et surtout en 1961 en livre de poche, les féministes se précipitent dessus. Au milieu des années 1970, il s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis.

    Deux féministes ont plus particulièrement participé à la diffusion des théories de Beauvoir. Il s’agit de Kate Millett et de Betty Friedan qui se sont beaucoup inspirées du livre de Beauvoir mais sans le citer. Si bien que beaucoup de féministes ignorent que Beauvoir est la première à avoir théorisé le concept de « femme » comme construction culturelle. C’est-à-dire qu’en quelque sorte elle est bien à l’origine du concept du « genre » gender entendu comme sexe social.

    C’est le féminisme américain qui inspirera le Mouvement de libération des femmes MLF en France dans les années 1970. C’est donc plutôt indirectement, à travers les féministes américaines, que Simone de Beauvoir a influencé le MLF. Le paradoxe est queLe Deuxième Sexe n’a pas donné l’impulsion à un mouvement féministe en France. Il y aura même un « creux de la vague » dans les années 1950 et 1960. Les combats politiques l’emportaient sur les revendications féministes. Même s’il y eut des prises de conscience individuelles, le vrai succès de Simone de Beauvoir en France est tardif, pas avant les années 1970. Je parle du féminisme.

    L’H. : Qu’est-ce que les féministes lui reprochent ?

    I. G. : Elles lui ont tout d’abord reproché de ne pas avoir pris en compte les combats antérieurs des féministes. Mais je crois qu’elle l’aurait fait si elle en avait eu le temps. Dans son manuscrit, elle écrit, sur un feuillet à part qui contient des tâches à accomplir :« Peut-être faut-il aussi un historique du féminisme ? » Elle évoque dans son autobiographie Louise Weiss, qui a lutté sous la IIIe République pour le droit de vote. Mais les suffragettes étaient trop bourgeoises pour Beauvoir. En fait, pour elle, la libération de la femme ne passait pas nécessairement par la politique.

    La critique est surtout venue, dans les années 1970, des trois figures phares de ce que les Américains appellent le « French Feminism »  : Hélène Cixous, Julia Kristeva et Luce Irigaray. Leur féminisme poststructuraliste est un amalgame de psychanalyse, de linguistique et de déconstruction à la Derrida.

    Cixous et ses adeptes reprochent à Beauvoir d’avoir fondé sa théorie de la libération de la femme sur une version particulièrement prononcée du « phallogocentrisme », à partir d’une philosophie « mâle », celle de Sartre. Selon elles, les oppositions binaires comme « culture et nature », « sujet et objet » qui structurent notre pensée et qui se veulent universelles ne sont que le produit de l’homme. Beauvoir, elle, au contraire, pense que nos outils conceptuels, comme le langage, sont neutres, et que la raison n’est pas l’apanage des hommes. Pour les féministes poststructuralistes, l’universalisme est une ruse de la virilité. Ces féministes remettent en cause la quête de l’égalitarisme entre les hommes et les femmes. C’est encore plus vrai des féministes de la différence comme Antoinette Fouque.

    L’H. : Que reste-t-il du féminisme égalitariste à la Beauvoir ?

    I. G. : Il est majoritaire en France même s’il fait moins de bruit à l’étranger que le féminisme poststructuraliste ou déconstructionniste. Toutes les femmes qui passent des concours et pensent qu’il faut gagner leur vie pour être indépendantes lui doivent quelque chose. Parmi les figures les plus éclatantes, citons seulement la philosophe Elisabeth Badinter ou l’historienne Michelle Perrot.

    Aux États-Unis, la grande théoricienne du genre Judith Butler a reconnu sa dette envers Beauvoir, qui, en définissant le corps comme une partie de la « situation » que la femme doit dépasser, a préparé le terrain pour la déconstruction de l’opposition entre le sexe biologique et le genre social.

    L’H. : Beauvoir a écrit de nombreux récits autobiographiques. Qu’est-ce que l’historien peut en tirer ?

    I. G. : L’autobiographie est un genre littéraire à part entière. Et Beauvoir n’a pas échappé au travail de la mémoire avec ses stratégies et ses ruses. Elle a d’ailleurs toujours dit qu’elle ne dirait pas tout dans ses oeuvres autobiographiques. Michel Contat a parlé à son propos d’une « sincérité très contrôlée » .

    Si ses Mémoires sont sincères et authentiques, c’est par leur ton, leur style. Un style d’ailleurs très performant qui mérite d’être étudié pour lui-même. Mais il lui a fallu évidemment filtrer ses propos et cacher certaines choses pour être acceptée, voire aimée par les lecteurs. En 1960, par exemple, ses relations avec les femmes n’auraient pas été comprises. Elle n’en dit donc rien - il est vrai aussi pour ne pas compromettre certaines personnes. De même, pour correspondre à l’image que l’on avait d’elle après la guerre, celle d’une figure de la gauche non orthodoxe, elle met plus d’engagement dans son attitude sous l’Occupation que les écrits intimes rédigés à l’époque sans intention de publication ne le traduisent.

    L’H. : Mais qu’est-ce qui a poussé Beauvoir à écrire ses mémoires ?

    I. G. : Je pense qu’elle s’est mise à écrire ses Mémoires par culpabilité, après la mort de son amie Zaza. Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée , elle accuse les parents de son amie, représentants de la grande bourgeoisie catholique, d’avoir assassiné leur fille en l’empêchant de se marier avec l’homme qu’elle aimait : le philosophe Maurice Merleau-Ponty. On sait que trois semaines avant de mourir de maladie, Zaza avait réclamé désespérément Simone, l’ « éternelle disparue » , à l’hôpital. Beauvoir l’a laissée tomber pour Sartre, avec qui elle avait ses premières relations sexuelles. Elle a ensuite senti sa faute et a eu besoin de se libérer de ce poids. Zaza est en grande partie à l’origine de son entreprise littéraire.

    Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée , on sent une spontanéité, une urgence à écrire, à se soulager, qui n’apparaît plus dans les tomes suivants de l’autobiographie. C’est pourquoi je recommande à tout le monde de lire ce livre. Outre sa spontanéité, on y voit comment un individu parvient à dépasser sa situation historique.

    Je recommande aussi le récit de la mort de sa mère, Une mort très douce , écrit en 1963, que Sartre considérait comme son meilleur texte. Là encore, elle se libère. On sent qu’elle va étouffer si elle ne raconte pas cet événement qui la révolte. Une fois sa mère malade, elle se met à sa place et dénonce l’absurdité de la mort. L’ouvrage se clôt sur ces mots magnifiques : « Il n’y a pas de mort naturelle : rien de ce qui arrive à l’homme n’est jamais naturel puisque sa présence met le monde en question. Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident et, même s’il la connaît et y consent, une violence indue. »

    Propos recueillis par Michel Winock.

     

     

     

    Sources /http://www.histoire.presse.fr/actualite/infos/les-trois-vies-de-simone-de-beauvoir-01-01-2008-5493

     

     

     

     

    Pin It

    votre commentaire
  •  Afficher l'image d'origine


     

    Bianca Bienenfeld est, à 17 ans, avec sa professeure de philosophie, Simone de Beauvoir, et le concubin de celle-ci, Jean-Paul Sartre, le troisième élément d'un trio (triangle), le trio de Paris, qui fait suite au trio de Rouen, constitué par le couple avec une autre jeune élève de philosophie de Simone de Beauvoir, Olga Kasakiewicz. Abus d'autorité ? Détournement ? Perversité ? 

     


    Simone de Beauvoir, la "femme libérée", l'aristo-bourgeoise "affranchie", était-elle bien l'esclave pourvoyeuse de chaires fraîches de son "maître" macho ?

    Professeure agrégée de philosophie Bianca Bienenfeld, épouse Lamblin, est l'auteure de Mémoires d'une jeune fille dérangée, Balland, Paris, 1993.

     


    Je me rends compte à présent que j'ai été victime des impulsions donjuanesques de Sartre et de la protection ambivalente et louche que leur accordait le Castor (notedt, Simone de Beauvoir). J'étais entrée dans un monde de relations complexes qui entraînaient des imbroglios lamentables, des calculs minables, de constants mensonges entre lesquels ils veillaient attentivement à ne pas s'embrouiller. 
    J'ai découvert que Simone de Beauvoir puisait dans ses classes de jeunes filles une chair fraîche à laquelle elle goûtait avant de la refiler, ou faut-il dire plus grossièrement encore, de la rabattre sur Sartre. 
    Tel est, en tout cas, le schéma selon lequel on peut comprendre aussi bien l'histoire d'Olga Kosakievicz que la mienne. Leur perversité était soigneusement cachée sous les dehors bonasses de Sartre et les apparences de sérieux et d'austérité du Castor. En fait, ils rejouaient avec vulgarité le modèle littéraire des Liaisons dangereuses
    Mémoires d'une jeune fille dérangée, p.

     


    Puis Simone me raconta son combat pour vaincre les préjugés de son milieu et obtenir le droit de faire des études supérieures, et enfin sa rencontre avec un groupe de normaliens: Herbaud, Sartre et Nizan. Pour clore ce récit, comme en un final habilement préparé, elle me dit: « Celui qui était le plus laid, le plus sale, mais aussi le plus gentil et suprêmement intelligent, c'était Sartre. » Et je sus immédiatement qu'il était l'amour de sa vie. 
    Elle m'exposa quel genre de relations existaient entre eux: pas de mariage, surtout pas de mariage; pas d'enfants, c'est trop absorbant. Vivre chacun de son côté, avoir des aventures sentimentales et sexuelles : leur seule promesse était de tout se raconter, de ne jamais se mentir. En résumé, une liberté totale dans une transparence parfaite. Programme ambitieux! Ils voulaient avant tout vivre une existence riche de voyages, de rencontres, d'études et d'échanges entre gens intelligents, une vie où l'on pourrait donner sa mesure et peut-être atteindre une renommée capable de transmettre une pensée neuve aux générations futures. 
    Ibidem, pp. 32-33


    « Sartre se plaisait dans la compagnie des femmes, qu'il trouvait moins comiques que les hommes; il n'entendait pas, à vingt-trois ans, renoncer pour toujours à leur séduisante diversité. Entre nous il s'agit d'un amour nécessaire: il convient que nous connaissions aussi des amours contingentes », écrit Simone de Beauvoir dans la Force de l'âge. Ainsi apparaît-il, par-delà ce jargon philosophique, qu'en cette première phase de leurs rapports, c'est bien Sartre qui, animé d'un besoin irrépressible de conquêtes féminines, avait imposé au Castor ce pacte qui, si l'on y réfléchit, ne diffère du comportement habituel des hommes mariés, bourgeois ou ouvriers, que par un point important: l'engagement de tout raconter à l'autre des « amours contingentes ». 


    Un second point le rendait original, c'est la réciprocité: du moment que le Castor lui laissait toute liberté, qu'importait à Sartre de savoir qu'elle, de son côté, s'abandonnait à des épanchements amoureux? Au contraire, c'était pour lui une sécurité, un gage de sa propre liberté. D'ailleurs, il profita bien plus tôt et plus souvent qu'elle de cette permission. 


    Ce qui m'apparut, dans le temps où je fis leur connaissance, comme un pacte inédit, mais qui avait un fondement de réciprocité et d'égalité, s'est révélé à moi, bien plus tard, comme un « truc» inventé par Sartre pour satisfaire ses besoins de conquête, et que Simone de Beauvoir avait été contrainte d'accepter. Toute la justification philosophique élaborée sur ce thème cachait une espèce de chantage: « C'est à prendre ou à laisser! » Et puis, avec de beaux discours, que ne peut-on obtenir? Sur ce chapitre, Sartre était imbattable. Castor avait peut-être été sa première dupe. 
    Ibidem, pp. 38-39


    C'est de ce contact à la fois montagnard et philosophique que datent mes relations avec Sartre. Dès ce moment, il me fit une cour assidue et nous commençâmes à sortir ensemble. 


    J'avais un peu plus de dix-sept ans et lui en avait trente-quatre. A l'époque, j'avais trouvé tout naturel qu'il me recherchât et n'y avais pas vu malice. Aujourd'hui, je peux mieux comprendre la manœuvre: il y avait une véritable complicité de la part du Castor qui n'ignorait pas le besoin de conquêtes de son compagnon. Si elle avait voulu m'éviter d'être l'objet des entreprises de Sartre, elle ne m'aurait pas tout d'abord envoyée au café des Mousquetaires, ensuite elle n'aurait pas combiné la rencontre de Megève. 


    Ce que je pense maintenant, c'est que non seulement elle admettait que Sartre s'éprenne de très jeunes filles, mais qu'elle lui faisait connaître certaines d'entre elles. Je pense que déjà il s'éloignait d'elle, tout au moins du point de vue sexuel, et qu'ainsi elle créait avec lui un autre lien, par procuration. Par là elle imaginait pouvoir contrôler la nouvelle relation amoureuse de son panenaire, trouvant de la sorte une espèce de compromis entre les termes de leur pacte - accepter une totale liberté sur le plan amoureux - et son inquiétude latente. 
    Ibidem, pp. 49-50


     Sartre et Beauvoir en 1940 


    Au mois de février 1940, Castor (Beauvoir), qui paraît avoir changé de ton, relate une grande conversation que nous avons eue au Hoggar: « Il faut dire qu'elle était émouvante, toute contenue et grave, appliquée et silencieuse, me souriant de temps en temps et de temps en temps retenant ses larmes - elle était belle, d'ailleurs, hier. Ça m'a fait vache de penser au coup qui allait lui tomber sur la tête... » 


    En effet, vers la fin du mois, sans aucun préavis je reçus brusquement la lettre de Sartre m'annonçant que tout était fini entre lui et moi. Aucune raison valable n'était donnée. Le seul argument évoqué était que l'éloignement avait « desséché» ses sentiments (mais ni ceux pour le Castor, bien entendu, ni ceux pour Wanda n'avaient subi le même triste sort). 


    Le choc a été d'autant plus rude qu'il était totalement inattendu: toutes les lettres précédentes étaient chaleureuses, tendres, amoureuses. Rien ne s'était passé entre nous qui pût me faire prévoir une rupture si soudaine. J'étais complètement désemparée, je ne comprenais pas. Très vite, cependant, à mon chagrin se mêla une blessure d'amour-propre: je sentis comme une gifle, quelque chose qui non seulement fait mal, mais qui humilie. Je me demandais quelle valeur il fallait accorder à toutes les lettres d'amour que j'avais reçues semaine après semaine, l'une d'elles trois jours auparavant, si en un instant l'amour pouvait être dissipé comme un mauvais rêve. 
    Je compris que les prétendus sentiments de Sartre envers moi n'étaient que du vent, que des mots, une lamentable comédie. Mais pourquoi avait-il jugé bon de me jouer cette comédie? J'étais atteinte dans ma dignité comme s'il m'avait prise pour une putain, à qui suffisent les simulacres de l'amour. 
    Ibidem, pp. 79-80


    Mes parents, il faut le savoir, étaient absolument irréligieux, décidément athés; ils avaient milité dans des groupes de Juifs socialistes dans leur jeunesse en Pologne, et n'éprouvaient que méfiance envers les synagogues et les rabbins. 
    En France, je n'avais aucun contact avec le judaïsme traditionnel, sauf lorsque j'allais voir mes grand-mères. Avec ma grand-mère paternelle, je tentais de communiquer en polonais: chez elle, j'avais vu les préparatifs du shabbat, les jolies bougies sur le manteau de la cheminée, mais, comme font les enfants, je ne m'interrogeais pas, je ne connaissais pas la signification de ce rituel. Mon autre grand-mère (qui était en même temps celle de Georges Perec) tenait une toute petite épicerie à Belleville, je la voyais peu, toujours dans sa boutique où l'on ne parlait que le yiddish auquel je n'entendais goutte. 
    De toute mon enfance je suis peut-être allée deux fois dans une synagogue, lors du mariage de mes tantes. C'est dire que la qualité de Juive ne pouvait avoir pour moi qu'un sens extérieur, presque étrange. En conformité avec l'éducation que j'avais reçue, mon attitude constante était de me sentir indiscernable des autres enfants. 
    Ainsi s'explique la violence extrême de ma réaction aux propos de M. Perrault: comme je ne donnais pas de sens clair à l'identité juive que l'on m'appliquait de l'extérieur, s'il refusait de me reconnaître comme Française, il me dépouillait de ce que je considérais comme mes vraies racines et me laissait nue et sans défense devant les hitlériens. 
    Ibidem, pp. 100-101


    A présent, le triangle était totalement brisé. J'étais lamentablement larguée, et cette double exécution se passait en 1940. A l'effondrement du pays sous le poids de l'armée hitlérienne, à la soumission abjecte des autorités de Vichy aux lois nazies, répondait, sur le plan personnel, une tentative délibérée de m'anéantir moralement. 


    Ce que je peux dire, maintenant que tant d'années sont passées sur cette blessure, c'est qu'en dépit des apparences, en dépit de la faculté que j'avais à me « rétablir » et de construire une existence nouvelle, j'ai porté toute ma vie le poids de cet abandon. Pour décrire ce qui s'est passé en moi en ces circonstances, je ne peux que me servir de l'image d'un homme qui se noie: il s'accroche à une planche et réussit par miracle à survivre. De même, malgré mon désespoir réel, je me suis instinctivement cramponnée à la vie, et j'ai réussi à ne pas sombrer corps et biens. 
    Ibidem, p. 107


    Nous nous sommes mariés (Bianca Bienenfeld et Bernard Lamblin), sans cérémonie, le 12 février 1941 à la mairie du 16e arrondissement. En sortant du restaurant où nous avions fêté l'événement, nous avons vu défiler une escouade de soldats allemands qui chantaient sur un rythme martial. Sombre présage. 
    Puis nous nous sommes remis au travail, car nous devions passer certains certificats, qui avaient été retardés. C'est seulement après avoir réussi nos examens que nous sommes partis nous reposer au Pays basque. Nous étions épuisés, mais heureux d'être ensemble, de nous promener le long des plages désertes ou dans les collines. 
    Cependant, la réaction à tout ce que je venais de vivre s'abattit sur moi brutalement, et je fis une véritable dépression. Tous les soirs, avant de m'endormir, je pleurais longuement. Je ne pouvais empêcher ces sanglots, tout en me rendant compte qu'ils devaient blesser Bernard. Mais il était si compatissant, si tendre et si doux que sa seule présence me réconfortait: je vis que je pouvais compter sur lui. J'allais voir un médecin qui tenta de me soigner en me faisant des piqûres. 
    N'empêche que ce n'était pas un début de vie commune très encourageant: il fallut à Bernard tout son amour et sa générosité pour l'accepter. 
    Ibidem, pp. 112-113


    La vie pendant l'Occupation était faite de toutes sortes de sentiments, d'émotions: l'angoisse, l'oubli, l'horreur, le comique, le burlesque, tout se mélangeait. Un jour où nous nous promenions, Bernard et moi, sur les Grands Boulevards, nous regardions une vitrine lorsque tout à coup quelqu'un frappa sur l'épaule de Bernard: nous nous retournâmes pour nous trouver face à Simone Kamenker, une de ses amies, celle qui deviendra plus tard Simone Signoret. 
    Voyant que je n'avais pas d'étoile sur ma veste (elle non plus d'ailleurs !), elle s'exclama à voix haute: « Mais tu ne devrais pas te promener comme cela, c'est très dangereux, très risqué! » Nous lui avons fait signe de se taire et rapidement avons pris la fuite. Il eût suffi qu'un milicien, un simple dénonciateur (il n'en manquait pas alors) ou un Allemand zélé se soit trouvé là pour que je finisse ma vie dans un camp. 
    Ibidem, p. 118

    10 
    Pour finir ces évocations, je veux encore raconter comment, un jour, vers la fin de sa vie, Simone de Beauvoir me posa l'ultime question: « Que penses- tu, en fin de compte, de notre amitié, de toute notre histoire?» 
    Après avoir réfléchi un moment, je lui ai répondu: « Il est vrai que vous m'avez fait beaucoup de mal, que j'ai beaucoup souffert par vous, que mon équilibre mental a failli être détruit, que ma vie entière en a été empoisonnée, mais il est non moins vrai que sans vous je ne serais pas devenue ce que je suis. Vous m'avez donné d'abord la philosophie, et aussi une plus large ouverture sur le monde, ouverture que je n'aurais sans doute pas eue de moi-même. Dès lors, le bien et le mal s'équilibrent. » 
    J'avais parlé spontanément, avec sincérité. Simone de Beauvoir me serra les mains avec effusion, des larmes plein les yeux. Un grand poids de remords était enfin tombé de ses épaules.

    Pourtant, lorsque, quatre ans après sa mort, j'ai lu les Lettres à Sartre et le Journal de guerre, lorsque, après avoir décidé de rédiger ma version des faits, je réfléchis à mes propos d'alors, je me rendis compte que ma réponse était encore enveloppée dans cette brume dont mon esprit était toujours nimbé et ne pouvait donc contenir qu'une vérité tronquée. 
    Sans doute aussi la mort de Simone de Beauvoir m' avait-elle libérée. Par-delà la mort, elle m'avait envoyé cet ultime message: j'avais reçu en plein visage la figure de sa vérité et de la vérité de nos rapports anciens. 
    Mes yeux étaient enfin dessillés. Sartre et Simone de Beauvoir ne m'ont fait, finalement, que du mal. 
    Ibidem, pp. 207-207

    --------

    Autre "trio" ?  Simone de Beauvoir, son amant Nelson Algren, et la jeune Olga Kosakiewicz

    -------

    Hazel Rowley : Tete-a-tete: The Tumultuous Lives and Loves of Simone De Beauvoir and John-paul Sartre, Harper Perennial, London, 2006 ; Tête-à-tête. Beauvoir et Sartre : un pacte d'amour, Grasset, Paris, 2006.

    Pin It

    votre commentaire
  • Histoire de mode : le jour où Elsa Schiaparelli fit son "cirque"

    La plus "shocking" des créatrices des années 1930 a su marier l'art et la mode comme personne. Retour sur sa collection la plus spectaculaire, baptisée "Le Cirque"

     

    Imaginez le tableau : une robe blanche de style Directoire brodée or, une longue écharpe en gaze fuchsia, des sandales blanches à semelles de 7 cm et une coiffure en crin de style étrusque sur la tête. Dans cette tenue, Elsa Schiaparelli est à la fois laide et irrésistible. En ce 2 juillet 1938, la plus excentrique des créatrices du moment s'est rendue chez lady Mendi qui donne un bal spectaculaire dans sa villa Trianon à Versailles. Des acrobates habillés de satin rose mènent la danse au milieu de trois orchestres tandis que sous les lustres étincelants, la maîtresse de maison, en costume de dompteur et cape vénitienne, domine l'assistance. Le Tout-Paris mondain fait la fête dans l'insouciance, au milieu des taffetas chatoyants et des coiffes rocambolesques, réfutant les nuages sombres qui commencent à plomber l'Europe.

    Schiaparelli et Dali © AFP

    Si lady Mendi a choisi de parader en dresseuse de fauve surréaliste, ce n'est pas un hasard. Cliente assidue des salons de la maison Schiaparellidu 21 place Vendôme, elle a assisté, cinq mois plus tôt, le 4 février, au défilé le plus surprenant de toute la carrière d'Elsa Schiaparelli, baptisé "le Cirque". Une foule de visiteurs est venue assister au spectacle. La correspondante de mode américaine de l'époque, Kathleen Cannell, évoque un défilé "plein à craquer de têtes couronnées, d'hommes politiques, d'artistes, d'explorateurs, de stars de cinéma, d'excentriques fortunées, de magnats de l'industrie, au milieu desquels les mannequins tentent de se frayer un chemin à travers les salons" (1). Tous applaudissent la parade de chapeaux de clown pointus, ceux en forme d'encrier géant.

    Les sacs à main ressemblent à des ballons. Les boléros du soir sont somptueusement brodés d'éléphants et d'acrobates virevoltant sur des cordes raides formées de petits miroirs. La robe "squelette" noire, conçue avec le grand ami Salvador Dali, fait son effet. Comme ces bottines dessinées par André Perugia, où des poils de fourrure de singe retombent sur la cheville pour toucher terre. Un clin d'oeil à "l'Amour désarmé", un tableau de René Magritte de 1935 où des cheveux blonds débordent d'une paire de chaussures posée devant un miroir ovale.

    Cape Phoebus en lainage rose shocking, brodée d'or par Lesage, 1938 ©AFP

    A la fin du "show", "Schiap'" est satisfaite. Les commandes affluent. Le thème du cirque inspire même jusqu'aux Etats-Unis où un mois plus tard, des magasins sur la Cinquième Avenue décorent leurs vitrines de chevaux de bois et funambules.
    Dans son autobiographie, la créatrice décrit elle-même cette collection comme "la plus tumultueuse", "la plus audacieuse" (2). Dans sa liberté de ton. Dans sa manière de biffer d'un trait toutes les conventions. Cela fait déjà dix ans, depuis son premier pullover noir avec un énorme noeud blanc en trompe l'oeil lancé en 1927, que les "folies d'Elsa" défraient la chronique mode, affolent les hommes et ravissent ces dames, toutes émoustillées de porter ses chapeaux en forme de souliers, ses drapés souples et jupes largement fendues.
    Bien avant l'heure, il y a avait du punk chez Elsa Schiaparelli, dans l'esprit provoc, dans le décalage. "Schiaparelli n'est pas une femme manuelle. C'est une créatrice de concepts" , rappelle l'historienne américaine Dilys E. Blum (3). Une manière affranchie de voir la mode que déteste sa rivale de toujours, Coco Chanel. "Pour Chanel, la couture était un métier, pour Schiaparelli c'était un art" , ajoute Dilys E. Blum.
    Un art qu'elle marie aux grands courants de l'époque. La date de présentation de sa collection le Cirque, en février 1938, coïncide avec l'ouverture de l'exposition internationale du surréalisme aux Beaux- Arts. Mais cela fait déjà plusieurs années qu'elle côtoie les artistes les plus fumants de l'époque : Picabia, Man Ray, Giacometti, Cocteau, et bien sûr Dali. Dans son autobiographie, le peintre catalan raconte à quel point le Paris du milieu des années 1930 aura été marqué par la maison Schiaparelli : "C'est là qu'eurent lieu des phénomènes morphologiques ; c'est là que l'essence des choses allait être transsubstantiées, c'est là que la langue de feu du Saint-Esprit de Dali allait descendre" (4). Ainsi soit-il. Quand Picasso peint des gants sur ses mains, Schiaparelli réplique avec un modèle en cuir noir aux ongles rouges en peau de serpent (1934). Quand Dali crée son "Téléphone-Homard" en 1936, elle lui demande l'année suivante d'imaginer la célèbre robe Homard, modèle sur lequel l'artiste, entre deux brins de persil, aurait bien voulu étaler de la vraie mayonnaise... La robe finira photographiée par Cecil Beaton dans "Vogue" , et portée par Wallis Simpson, qui n'est alors pas encore la duchesse de Windsor.

    La fameuse robe homard imaginée par Dali © AFP

    "Schiap'" innove comme elle respire. Associe le long et le court, les détails précieux et les bijoux en plastique, les velours haute couture et les imprimés coupures de journaux dont un certain John Galliano s'inspirera des décennies plus tard. Chanel s'en étouffe : " "L'Italienne" déguise les femmes, moi je les habille ! ", peste-telle. Et " l'Italienne " d'assumer le rôle, enchaînant collaborations au cinéma (Arletty dans "Hôtel du Nord", Zsa Zsa Gabor dans "Moulin-Rouge") sur défilés jamais vus. Si elle donne toujours un thème à ses collections, "Cirque" , "Comedia del Arte" , " Papillons" , "Astrologique" , "Païenne" , c'est pour mieux suivre son inspiration, qu'elle associe à des noms de couleur comme "sang de Yankee" , "bleu Della Robia" et bien sûr "rose shocking" , emblématique de son nom.

    Portrait de Schiaparelli © AFP


    Shocking Elsa, à l'instar d'un André Breton qui affirmait " la beauté sera convulsive ou ne sera pas ", impose sa propre conception du charme féminin. Comme l'affirme une rédactrice en chef de l'époque : " Une cliente Schiaparelli n'avait pas à savoir si elle était belle, elle était typée." Ou comment la notion de "chic" remplace le "beau" pour celle dont la mère n'avait eu de cesse de lui répéter petite qu'elle était laide et qui rêvait de métamorphoser son corps en jardin.

    Dès ses débuts, Schiaparelli comprit la force du vêtement Pygmalion. Une transformation des corps et des styles qui marque l'apogée de son inventivité en 1938. Paradoxalement, cette flamboyance sonne le glas d'une époque. Exilée durant toute la guerre aux Etats-Unis, elle rentre en France à la Libération. Ses retrouvailles avec la mode sont difficiles. Elle se raccroche à contrecoeur au new-look de Dior qu'en privé elle trouve " tarte ". Sentant ses fulgurances couture se refroidir d'elles-mêmes, elle ferme définitivement boutique en 1954 et ne s'habille plus que chez Yves Saint Laurent. En 1973, elle meurt dans son sommeil et tombe dans l'oubli.


    Que reste-t-il de Schiaparelli ? Le rose shocking que lui a volé la poupée Barbie ? Pas seulement. Un héritage vénéré qui reprend vie après des décennies de sommeil, sous l'impulsion du PDG du groupe Tod's Diego Della Valle, qui rachète la marque en 2007. En 2012, la maison se réinstalle au 21 place Vendôme.
    Mais ce n'est que le 20 janvier 2014, après 60 ans d'absence, que l'on vit le retour sur les podiums du premier défilé de haute coutureSchiaparelli, sous la direction artistique de Marco Zanini. " Un défilé excentrique, sensible et contemporain ", résumait Jean Paul Gaultier, présent sur le banc des invités aux côtés de Carla Bruni applaudissant une longue robe en crêpe de soie bleu roi à imprimé rose schoking, portée par la top britannique Stella Tennant. Même enthousiasme lors du second défilé couture automne/hiver 2014-2015, présenté le 7 juillet dernier.

     

    Sur un podium de faux léopard, des écureuils, des chiens, des rats s'invitaient sur des vestes et robes de vamp en velours, associées à des coiffes... Directement inspirées de la collection Cirque de février 1938.

    L'âme d'Elsa est de retour dans l'arène.

    (1), (3) Dilys E. Blum, "Elsa Schiaparelli" , édité par le Musée de la Mode et du Textile
    (2) "Shocking Life, the Autobiography of Elsa Schiaparelli" , éd. V&A
    (4) "La Vie secrète de Salvador Dali" , éd. Gallimard

     

     

    http://o.nouvelobs.com/mode/20140801.OBS5303/histoire-de-mode-4-fevrier-1938-le-jour-ou-elsa-schiaparelli-fit-son-cirque.html

    Pin It

    votre commentaire
  • …Balsan et Chanel

     

    balsan

    Balsan et Chanel

    Pour commencer en ordre chronologique, Chanel et Étienne Balsan–un ancien officier de cavalerie–ils s’étaient rencontrés alors elle a chanté avec sa tante à Moulins. Elle avait rêvé de devenir chanteuse, mais ainsi elle a suit Balsan dans sa propriété de Royallieu à Compiègne. 

    Au moment, Balsan avait déjà une femme s’appelait Émilienne d’Alençon, qui était actrice bien connue. Elle et les autres femmes qui ont visitée Royallieu elles ont suivi les modes de la Belle Epoque, qui incluait des jupes longues, des chaussures aux talons hautes, des chapeaux très ornés, et–selon l’impression que Chanel avait eu d’Alençon–« des robes lourdes et des voiles tachetés » qui rendaient les femmes comme des vieilles filles.

     

    Les femmes habillées dans le paysage comme elles feraient dans la ville, parce que c’était ce qui les hommes aimaient. Si les femmes portaient les choses qui a demandé l’assistance d’un homme, leur autorité ne soit pas porté atteinte par l’exterieur.

    Balsan, qui aimait tous les cheveux et le paysage, exigerait que son cocotte aimerait les mêmes choses. Il ne la traitait très bien, et seulement considéré comme son « protégé, sur laquelle on ne dépense pas [l’argent]. »

     

    Donc, il envoya Chanel à La Croix St. Ouen, un tailleur local qui avait des clients de garçons d’écurie et de chasseurs.

     

    Chanel a promis de s’habiller jamais comme une « grande dame ni comme une souillon. »

     

    À La Croix St. Ouen, elle a demandé des culottes sur mesure, ainsi qu’une veste avec revers étroits et d’un col rabattu, et un chapeau noir.

     

    1929

     

    Cette tenue simple, inspiré par passant le temps à cheval dans les forêts à Royallieu, serait l’aider à développer sa technique de costumes 15 ans plus tard.

     

    Une modèle de quoi je pense Chanel a porté à Royallieu.

    Une modèle de quoi je pense Chanel a porté à Royallieu.

    belleepoque

    Les modes de la Belle Epoque.

    En plus de l’équitation, Chanel irait aux courses de polo, portant un « canotier de paille et un petit costume de pays » avec trois tresses et un ruban.

    Son style était bien sur androgyne.

     

    Pendant sa temps à Royallieu, elle a critiqué les femmes qui portaient de grands chapeaux et maquillage lourd, qui lui rappelait de Moulins.

    Chanel a été presque obsédée avec l’idée d’être gamine;

     

    elle a raconté qu’elle avait 16 ans à Royallieu quand elle avait vraiment 21 ans.

     

    Habillant en des liens d’écolier doucement noués et des chemises blanches avec Peter Pan colliers qui lui a donné une apparence de jeunesse, c’était sa façon de riposter, de toujours s’opposer aux conventions de la société.

     

     

    https://pourlamourde.wordpress.com/2013/04/28/balsan/

     

    Pin It

    1 commentaire
  • Depuis longtemps, religieux et politiques ont tenté de légiférer sur le métier. Entre interdit moral, restrictions, et accommodements, petit rappel historique des moyens mis en œuvre pour endiguer la prostitution.

     

    "Le plus vieux métier au monde".

    C’est par ces mots généralement que la prostitution est qualifiée comme pour signifier que la pratique a toujours existé dans les sociétés humaines. 

    Sans doute cette formule est-elle exagérée, bien que certains animaux comme le chimpanzé s’échangent de la nourriture en faveur de relations sexuelles et que les hommes préhistoriques livraient le produit de leur chasse aux femmes désirés pour obtenir pareilles réjouissances.

    Quoi qu’il en soit, la prostitution existait belle est bien dans l’Antiquité comme l’attestent de nombreux écrits et fresques retrouvés.

     

    En Mésopotamie tout d’abord et même jusqu’en Inde, la prostitution n’avait pas cette connotation négative de notre époque, elle était même "sacrée", c’est-à-dire con-sacrée à la déesse de la fertilité. On en trouve trace dans les écrits (p. 199) d’Hérodote (Ve siècle avant J-C) :

     

    "Les Babyloniens ont une coutume bien honteuse. Il faut que chaque femme du pays, une fois dans sa vie, s'unisse à un homme étranger dans le temple d'Aphrodite (...). Lorsqu'une femme est assise là, elle doit attendre pour retourner chez elle qu'un étranger lui ait jetée de l'argent sur les genoux et se soit uni à elle à l'intérieur du temple (...)

    Lorsqu'elle s'est unie à l'homme, elle a acquitté son devoir à l'égard de la déesse et peut revenir chez elle." Selon l’historien Jean Bottéro (dansMésopotamie), les premières prostituées étaient des femmes stériles qui, ne pouvant féconder le foyer, devenait la femme de tous et trouvaient ainsi une place dans la société.

    Les civilisations gréco-romaines encadrent le métier

    Dans l’Ancien Testament, au moment où le monothéisme commence à s’affirmer, cette pratique perd de son aura. Ainsi peut-on lire dans le Deutéronome (23,17) : "Il n'y aura pas de prostituée sacrée parmi les filles d'Israël, ni de prostitué sacré parmi les fils d'Israël." Plus loin, le Livre des Rois (23,7) raconte comment le roi Josias "démolit les maisons des prostitués sacrés, qui étaient dans le temple de Yahvé". La prostitution n’est alors pas condamnée moralement mais en tant qu’elle représente une infidélité envers le Dieu d’Israël.

    Dans les Évangiles, les prostituées sont toujours mal vues, mais Jésus leur accorde le salut : "En vérité je vous le dis, les publicains et les prostituées arrivent avant vous (les pharisiens qui observent scrupuleusement la Loi) au Royaume de Dieu" (Matthieu21, 31). Ainsi, de pécheresse, la prostituée peut en se repentant faire partie des élus. La plus célèbre, Marie-Madeleine, n’est-elle pas la première à qui le Christ apparaît ?

    Durant l’antiquité grecque, la prostitution était loin d’être clandestine, elle était seulement encadrée. Ainsi, nombreuses étaient les prostituées (et même prostitués) à déambuler dans les ports des principales cités grecques ou à faire "des passes" dans les ancêtres des maisons closes, instaurées par le législateur Solon.

     

    Un texte (p. 122) du IVe siècle attribué au pseudo-Démosthène décrit sans ambages les mœurs de l’époque : "Nous avons les courtisanes en vue du plaisir, les concubines pour nous fournir les soins journaliers, les épouses pour qu'elles nous donnent des enfants légitimes et soient les gardiennes fidèles de notre intérieur".

    Pendant l’époque romaine, des lois existent pour empêcher les esclaves d’être prostitués par leur maître (proxénétisme), mais celles-ci sont peu efficaces. Il n’est donc pas rare de trouver des femmes du sexe devant leur demeure ou dans la rue en train de racoler le client qui, s’il veut être discret, peut aussi aller dans des maisons closes échanger un jeton contre une faveur sexuelle. D’ailleurs, dès le IIe siècle avant J-C, les personnes "de mauvaise vie" devaient être munies d’une licence d’exercice, ce qui permis par la suite à l’Empereur de taxer la profession pour renflouer les caisses de l’État.

    L'Église considère la prostitution comme un mal nécessaire

    Pendant le Moyen-Age christianisé, la prostitution est considérée comme naturelle et comme un moindre mal. Ainsi, le théologien Thomas d'Aquin au XIIIe siècle juge qu’elle est nécessaire et que si on la supprimait, le désir incontrôlable des hommes menacerait la société. Seigneurs laïcs et ecclésiastiques organisent et réglementent la profession tout en tirant profit de la manne financière qu’elle représente. Des maisons pour elles sont ouvertes, mais les prostituées restent la lie de la société et sont appelées à se repentir de leur action pour gagner le salut, à l’instar de Marie-Madeleine. C’est ainsi que le pieux Saint Louis tente, en vain, parune ordonnance de 1254 d’interdire la prostitution au XIIIe siècle. Mais à partir de la Renaissance, et plus particulièrement de la Réforme, la prohibition deviendra la norme poussant les prostituées à plus de clandestinité. Deux phénomènes peuvent expliquer cet état de fait : la syphilis qui fait des ravages à la fin du XVe siècle et le retour à un rigorisme religieux par le protestantisme.

    L’époque moderne commence, et le jeune Charles IX fait de la prostitution une activité illicite, avant que Louis XIV, de plus en plus dévot, n’ordonne l’emprisonnement pur et simple des femmes coupables d’exercer le métier. Les sanctions sont parfois barbares : certaines pouvaient avoir le nez et les oreilles coupées ! À sa mort, le Régent Philippe d’Orléans et Louis XV se montreront plus libertins, préférant encadrer les bordels que réprimer les actes. Mais Louis XVI revient aux méthodes répressives en interdisant le racolage : celles qui sont prises sont envoyées soit à l’hôpital soit en prison.

    D'une politique réglementariste à abolitionniste

    À partir de la Révolution, l’époque contemporaine affiche une tolérance à l’égard de la prostitution, qui est de plus en plus encadrée : visites médicales, inscriptions à la préfecture.

    Le racolage étant interdit, les "filles de joie" sont confinées dans des maisons closes. Une situation qui durera jusqu’à la sortie de la guerre, en 1946, et la fameuse loi "Marthe Richard".

     

    Cette loi revient sur le régime de tolérance mis en place depuis le Consulat en 1804, en fermant les maisons closes. En creux, est reproché au milieu de la prostitution de s’être compromis avec l’occupant nazi et le vainqueur américain.

     

    D’une politique réglementariste et sanitaire, la France passe à une politique abolitionniste. Une ordonnance de 1958 fait ainsi passer le racolage du statut de délit à celui de contravention, plus facile à réprimer pour la police.

     

    Dans les années 2000, la prohibition s’intensifie avec la "loi Sarkozy" qui crée un nouveau délit : le racolage passif.
    Les prostituées sont alors de plus en plus nombreuses à proposer leurs services sur internet ou clandestinement dans les rues. 
    En 2013, un nouveau palier est franchi dans la répression avec l’adoption par l’Assemblée nationale d’une proposition de loi visant à pénaliser le client d’une prostituée.
    Une première dans l’histoire de la répression de la prostitution. 
     
    Cette semaine, le Sénat a cependant supprimé l’article relatif à la pénalisation des clients dans l’exposé de la loi tout en rétablissant le délit de racolage. Mais la ministre en charge des Droits des Femmes a dit vouloir "clairement" réintroduire la pénalisation des clients de prostituée.

     

    Vidéo sur le même thème : Toulouse : l'adoption d'un arrêté anti-prostitutioww.planet.fr/societe-la-reglementation-de-la-prostitution-a-travers-les-epoques.831346.29336.html

     


    votre commentaire
  •  

    La chanson française sous l’occupation allemande :

    une douteuse cohabitation

    Tout acte culturel, toute consommation de biens ressort à une démarche de mul­tiplication. Toute pratique commune exprime une “ sociabilité du sensible ”

     

    En 1939, en France, la radio touchait un public de masse (5 millions de postes récepteurs). Il était naturel que l’occupant nazi, les collaborateurs, mais aussi les[2] résistants de Londres s’intéressent à ce nouveau moyen de communication de masse et ce qu’il véhi­culait en priorité : information, propagande et divertissement.

     

    A l’orée de la guerre, la chanson était passée depuis une décennie de la salle de spectacle aux ondes radiophoniques. Dans le climat post-munichois et celui de la “ drôle de guerre ”, les chansons de qualité à succès étaient celles, quelque peu acidulées, iro­niques ou parodiques de Pills et Tabet ou de Mireille et de Jean Nohain (“ Couchés dans le foin ”, “ Le vieux Château ”). Juste avant la conflagration, Charles Trénet avait po­pularisé l’insouciant “ Y’a d’la Joie ” :

     

    Y’a d’la joie

    Bonjour, bonjour les hirondelles

    Y’a d’la joie

    Dans le ciel par dessus les toits.

     

    et le fameusement — quoique involontairement — proleptique “ Boum ” :

     

    Boum!

    Quand notre cœur fait boum!

    Tout avec lui dit boum!

    Et c’est l’amour qui s’éveille.

     

    CD-trenet-vol1.jpg

     

    Émotion et surréalisme avait envahi la vie quotidienne des Français. Dans le même temps, le climat international devenant tendu, la chanson patriotique, pratiquement disparu depuis 1920, refleurit. Des au­teurs de chansons tentent de retrouver le style des années 1870 à 1914. Lucienne Boyer chante “ La Fille à Madelon ”, et George Thill prévient : “ Ils ne passeront pas! ” :

     

    Pétain a dit à ses soldats :

    Soyez certains, ils n’passeront pas

    Il faut qu’on tienne

     

    Ce genre patriotique rencontre assez peu de succès, à l’exception de “ Ça fait d’excellents Français ” de Georges Van Parys, créée par Maurice Chevalier. Cette chanson au ton primesautier envoie un double message : les Français sont pacifiques, rigolards, pour tout dire Gaulois; et, dans le même mouvement, ils peuvent faire face à la guerre, réapprendre d’instinct à marcher au pas, respecter à nouveau l’uniforme. Dès le début de l’occupation allemande, s’engouffrent des créations réalistes exprimant la solitude, le vague à l’âme, l’incertitude : “ Je suis seule ce soir ”, “ J’attendrai ”, “ Attends-moi mon amour ”. Les grands music halls (Les Folies Bergères, le Concert Mayol, le Lido, l’A.B.C. qui accueille la revue de Gilles Margaritis Chesterfollies et tous les grands noms du tour de chant de Tino Rossi à Léo Marjane) sont alors bondés de civils français côtoyant sans vergogne les uniformes des officiers de la Wehrmacht. Les filles déshabillées, les plumes, le strass redonnent vie au Paris insouciant et frivole de la Belle Époque.

     

    Mais la France est terrassée. Des centaines de milliers de famille ont fui leurs foyers. Le pays est coupé en deux. L’Alsace a été réannexée et le Nord est administré directement par l’occupant. Cela n’em­pêche pas Maurice Chevalier et son ami, l’ancien champion du monde de boxe Georges Carpentier de faire de la publicité pour les vélos-taxis puisque la circulation demeure interdite. Le même Chevalier entonne alors une chanson très entraînante, quoique reflétant bien peu le réel :

     

    Tsimpa Poum Pala

    C’est notre espoir

     

    2912747-maurice-chevalier-collabo.jpg

     

    Le régime de Vichy traduit dans les faits la revanche d’une France passéiste et réactionnaire sur l’“ ennemi intérieur ” : francs-maçons, démocrates, communistes et, bien sûr, Juifs. L’armée française a été balayée mais ses fanfares jouent dans les kiosques. Radio Paris, contrôlée par la puissance occupante, ex­plique que la défaite était méritée. La résistance gaulliste répond sur les antennes de la BBC que “ Radio Paris ment, Radio Paris est allemand ”. L’ordre nouveau du Maréchal Pétain exalte la terre — qui, selon le slogan du philosophe Emmanuel Berl[3], « ne ment pas », et aussi le grand air, le folklore. La radio diffuse des chansons paysannes jusqu’à satiété :

     

    Aimons nos montagnes

    Nos Alpes de neige

    Aimons nos campagnes

    Que Dieu les protège

     

    La chanteuse fantaisiste Marcelle Bordas s’illustre en vantant le retour à la terre :

     

    Ah, comme la France est belle

    Et comme on se sent fier

    D’être un de ses enfants

     

    bordas_marcelle.jpg

     

    Le travail manuel est réhabilité, tout comme les exercices physiques. Maurice Chevalier, qui est depuis longtemps le chanteur français le plus populaire, crée “ La Chanson du maçon ” :

     

    Si tout le monde apportait son moellon

    Nous rebâtirions notre maison

    Qui deviendrait

    La maison du bon Dieu

     

    La radio pétainiste programme en priorité des chansons où la propagande se veut discrète, mais qui expriment la nostalgie pour un passé insouciant et un présent qui se veut éloigné des tristes réalités. La chanson d’amour se porte à merveille (“ Le premier rendez-vous ”), tout comme celle qui fait appel au fol­klore campagnard (“ Le petit vin blanc qu’on boit sous les tonnelles ”), à une France éternelle, intouchée (“ Ça sent si bon la France ”, par Maurice Chevalier). Même Jacques Prévert, poète d’extrême-gauche qui animait peu de temps avant le début des hostilités le groupe théâtral Octobre, seule troupe d’agit-prop ayant connu quelque succès, se limite à des textes purement poétiques. Charles Trénet chante “ Terre ”, et André Dassary, basque très populaire, ancien chanteur de l’orchestre de Ray Ventura, “ Vive la terre de France ” :

     

    Pour que le pays soit plus beau

    Il faut des bras pour la charrue

     

    Pour Pétain le Front Populaire avait été une période de jouissance fautrice de décadence et de guerre. Il in­terdit les bals populaires où l’on dance, où l’on se touche, et où l’on peut parler. Les chansons s’adressent maintenant aux prisonniers et à toutes les personnes déplacées, déboussolées : “ Ça sent si bon la France ”. Le régime remet à l’honneur de vieilles chansons traditionnelles : “ Sur la route de Louviers ”, “ Une fleur au chapeau ”. Mais au hit-parade de la chanson pétainiste, grimpe en quelques semaines un véritable petit chef d’œuvre : “ Maréchal, nous voilà ” de Charles Courtiaux et André Montagard. André Dassary en fait l’hymne officieux  du régime :

     

    Une flamme sacrée

    Monte du sol natal;

    Et la France enivrée

    Te salue, Maréchal.

    Maréchal, nous voilà

    Devant toi, le sauveur de la France,

    Nous jurons, nous tes gars,

    De servir et de suivre tes pas.

    Maréchal, nous voilà,

    Tu nous as redonné l’espérance.

    La patrie renaîtra,

    Maréchal, Maréchal,

    Nous voilà!

     

    studio-harcourt-andre-dassary-929244404_

     

    Cela dit, les Allemands et Vichy se servent assez peu de la chanson dans la propagande de tous les jours. Rares sont les chansons qui prônent ouvertement la collaboration. Les hitlériens français empruntent au répertoire allemand (“ J’avais un camarade ”). la propagande préfère utiliser des vedettes de second plan pour proposer des programmes lénifiants, sans aucune prise avec le réel. C’est le cas d’André Claveau qui, à Radio Paris, station contrôlée par les Allemands, anime une émission pour les femmes, “ Cette heure est à vous ”. Outre Claveau, la plupart des vedettes des années trente poursuivent leur carrière, à Paris ou en zone non occupée : Raymond Legrand et son orchestre  s’engouffrent dans le créneau laissé vacant par Ray Ventura qui a dû émigrer, Jean Sablon (“ Je tire ma révérence ”), Léo Marjane, et, bien sûr, Édith Piaf, Charles Trénet et Maurice Chevalier. The show must go on at all costs. Les chanteurs acceptent quelques compromissions bénignes ou quelques prestations douteuses : un récital bien payé pour Radio Paris, un gala au profit du Secours National. Une minorité finira par accepter de se rendre en Allemagne en échange, pour satisfaire leur conscience, de la libération de quelques prisonniers de guerre. On trouve par exemple dans l’édition française de Signal un article sur Maurice Chevalier chantant “ Ya d’la joie ” devant une salle de prisonniers de guerre en janvier 1942, dans le Stalag d’Alten-Grabow où il avait été lui-même prisonnier pendant la première Guerre Mondiale. Il se dit “ reconnaissant aux autorités allemandes ” car, en échange de sa venue, elles ont libéré quelques Français[4]. Susy Delair, Albert Préjean, Viviane Romance répondent à l’invitation de Karl Frölich, le président de la Corporation du Cinéma Allemand. Piaf, Trénet, Léo Marjane[5], Raymond Legrand et son orchestre se produisent  dans des stalags ou dans des salles de spectacle de grandes villes al­lemandes jusqu’en 1943[6]. Le grand succès des premières années de guerre, celui qui, par delà l’horreur du conflit, unit les militaires et les civils français et allemands, reste la version française de “ Lily Marlène ”, créée par Suzy Solidor[7].

     

    suzy1.jpg

     

    Le comique troupier Ouvrard est stipendié par l’organisation Kraft durch Freude. Pour l’occupant, les vedettes françaises, une fois leurs remords apaisés, doivent œuvrer en ambassadeurs auprès des prisonniers, puis des Français envoyés en Allemagne au titre du Service du Travail Obligatoire. Qu’elles le veuillent ou non, ces vedettes justifient la soumission de la France à l’Al­lemagne puisqu’elles font passer comme un état de fait naturel la collaboration politique, économique et culturelle entre les deux pays. Heureusement, ces faiblesses, ces compromissions avec l’occupant seront assez rares, malgré des cachets très substantiels. Un passage à Radio-Paris peut rapporter trente fois le salaire mensuel d’un ouvrier. Parfois même, en présence des Allemands, certaines vedettes se risquent à d’authen­tiques provocations. Ainsi, un soir de 1942, à la fin d’un tour de chant à l’A.B.C., Édith Piaf, illuminée par le drapeau tricolore français, lance devant plusieurs rangées d’officiers allemands : « Où sont-ils tous mes copains? ». Le public français exulte.[8]

     

    Rares sont les chanteurs allemands qui parviennent à s’imposer sur les scènes ou les ondes françaises. Quelques femmes réussissent dans un registre sensuel : Marika Rokk, Eva Busch et la suédoise Zarah Leander.

    Les Allemands et les Vichystes partagent la même préoccupation : distraire les Français, offrir à une société écrasée de problèmes mais qui, globalement est restée sur ses rails, les formes d’expression artis­tiques qu’elle souhaite : tradition et innovation afin d’éviter des troubles dans la population. Alors, comme le disait si bien le commandant du gross Paris, “ Paris sera toujours Paris ”. Dès juillet 1940, le Casino de Paris rouvre des portes sur lesquelles on peut lire “ Interdit aux Juifs et aux Chiens ”. Le grand hall d’entrée, couleur locale oblige, est transformé en brasserie. Mistinguett, la vedette féminine la plus populaire de France (inoubliable créatrice de “ Mon homme ”), y fait sa rentrée. Les Folies-Bergères rouvrent pour un public composé en très grande majorité d’officiers allemands. Les cabarets ne désemplissent pas : Le Lido, Le Bosphore, Le Tabarin. Tout comme les bordels, dont une dizaine sont réservés à l’usage exclusif des soldats allemands du rang et cinq aux officiers de la Wehrmacht. Le plus célèbre, le One-Two-Two, est situé rue de Provence, en plein centre de Paris. Mais la soldatesque n’est pas assez nombreuse pour permettre à ces maisons closes de faire leurs affaires, et les Allemands finissent par accepter les clients français. L’ambiance est alors merveilleuse, le champagne coule à flots. Les “ maisons” permettent des rencontres officieuses : les Allemands des bureaux d’achat clandestins côtoient les tortionnaires français et gestapistes de la rue Lauriston, mais aussi le Tout-Paris du spectacle : Sacha Guitry, Vincent Scotto, Maurice Chevalier, Tino Rossi.

     

    tino-rossi-marinella-1211.jpg

     

    En 1943, la collaboration politique jette ses derniers feux. Laval est bien seul à croire à la « pérennité de l’Europe nouvelle ». En mai, il propose au GauleiterSauckel la négociation d’un large ac­cord (ein Ausgleich)[9]. La Milice, organisation française fasciste armée par l’occupant et chargée de dé­truire la Résistance, est haïe de la population. La propagande pétainiste est désormais totalement sans ef­fet. Cela n’empêche pas Tino Rossi de dédier à ses amis du Stalag13B “ Quand tu reverras ton village ” (“ tu diras : rien chez moi n’a changé ”). En écho naissent quantité de chansons de résistance, de réelle solidarité avec les prisonniers, chansons “ scies ” détournant des succès bien établis, comme la Marseillaise des prisonniers :

     

    Ils sont foutus

    Et le monde avec allégresse

    Répète avec joie sans cesse

    Ils l’ont dans l’cul

    Dans l’cul.

     

    La France occupée est placée sous les ordres du Militärbefehlshaber. De son administration dépend la Propaganda Abteilung et la Propaganda Staffel qui, à Paris, surveille en particulier le monde du music-hall. Il est difficile de définir la politique de censure de ces services. On ne saurait dire qu’elle répond à des impératifs culturels précis, au sens où, par exemple, l’occupant ne cherche pas à imposer les modèles culturels dominant en Allemagne. Certaines manifestations qui seraient tenues pour décadentes en Allemagne sont tolérées en France[10]. En revanche, les Nazis sont très attentifs au respect de certains inter­dits politiques et raciaux : les Juifs et le communistes sont traqués. La chanson française sous l’occupation tentera assez peu de tromper la vigilance des censeurs. Ce sera, de toute façon, de manière indirecte. Ainsi, tel auteur omettra un couplet anglophile avant de soumettre son texte à la censure avant de le réintroduire une fois l’imprimatur obtenue. Ailleurs, certains auteurs risqueront des propos allusifs, comme, par exemple, pour “ La Chanson du maçon ” de M. Vandair et H. Betti. Un maçon chante une chanson reprise par un deuxième maçon, puis par un troisième etc., jusqu’à ce qu’il se crée un sentiment de solidarité dans la profession. Mais l’esprit corrosif était alors tellement peu marqué que la chanson fut perçu par les autorités de Vichy comme relevant de l’esprit de la Révolution Nationale, avant d’être interdite sur les ondes fran­çaises parce qu’elle avait été diffusée par la BBC.

     

    Si de nombreux chanteurs se produisirent à Radio Paris, voire en Allemagne, il ne faut pas oublier ceux qui refusèrent toute compromission avec l’occupant ou les collaborateurs, et qui s’exilèrent pour se mettre au service de la résistance à Londres. On citera, parmi d’autres, Pierre Dac, Joséphine Baker (la très populaire meneuse américaine de la “ Revue nègre ” dans les années trente), Germaine Sablon (la sœur de Jean Sablon), et Anna Marly.

     

    Une des armes favorites de ces résistants radiophoniques est la satire, dans laquelle excelle Pierre Dac (“ A dit Lily Marlène ”, “ La Défense élastique ”). D’autres textes, plus graves, parviennent jusqu’aux maquis, souvent par voie orale :

     

    Le vent souffle sur les tombes

    La liberté reviendra

    On nous oubliera

    Nous rentrerons dans l’ombre

     

    C’est à Londres, dans un petit club animé par la musicienne Anna Marly, que naîtra la chanson la plus célèbre de la Résistance, “ Le Chant des Partisans ”, sur des paroles de Joseph Kessel (ami de Mermoz et de Saint-Exupéry) et son neveu Maurice Druon (futur Académicien Français).

     

    le_chant_des_partisans_marianne_melodie.

     

    D’abord sifflé par l’acteur Claude Dauphin (ainsi, il perçait efficacement le brouillage ennemi) et chanté par Germaine Sablon dans le film d’Albert Cavalcanti Pourquoi nous combattons, ce chant poignant et violent est enregistré par Anna Marly, dans les studios de la BBC, puis imprimés dans les Cahiers de la Libération, et parachuté par la Royal Air Force en France. Ce chant est destiné à exprimer la force contenue que chaque combattant peut apporter au grand fleuve de la Résistance. Cet hymne de l’ombre est caractérisé par un rythme lent, une métrique inhabituelle — vers de 11 pieds, chute de 3 pieds —. La mélodie progresse par imitation et retrouve sonpoint de départ à chaque chute de rythme. Chant du combattant, il valorise le maquisard et, à travers lui, les classes sociales qui supportent l’essentiel de la lutte, qui payent « le prix du sang et des larmes ». La reconnaissance de cet état de fait par deux auteurs d’obédience gaulliste n’en est que plus significative.[11] Un murmure sourd, appel à combattre, devient ainsi un cri éclatant né des entrailles de la terre, et destiné à venger ceux qui sont morts au combat ou qui croupissent dans les geôles de l’occupant :

     

    Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux

    Sur la plaine?

    Ami, entends-tu le chant lourd du pays

    Qu’on enchaîne?

    Ohé, partisans, ouvriers et paysans

    A vos armes!

    Ce soir, l’ennemi connaîtra le prix du sang

    Et des larmes.

    […]

    Ici, nous, vois-tu

    Nous on marche,

    Nous on tue,

    Nous on crève!

     

    Dans un pays qui n’entrera en résistance que progressivement, un phénomène inattendu exprime, dans les villes du moins, un fossé entre générations : le mouvement zazou. Des jeunes bourgeois, passablement inconscients, défient l’ordre moral vichyste, voire l’occupant. Leurs motivations sont infiniment moins politiques que ludiques. Leur inspiration première vient d’outre-Atlantique : ils veulent swinguer et écouter du jazz. Le swing était apparu en France avant-guerre, défendu par exemple par Johnny Hess, le pianiste du duo Charles (Trénet) et Johnny (“ Je suis swing ”, “ Ils sont zazous ”). A partir de 1941, le swing contamine les productions d’artistes fort différents : le guitariste de jazz Django Reinhardt (qui enregistra des morceaux mémorables avec le violoniste Stéphane Grapelli et qui fut occasionnellement invité à se produire en direct à Radio-Paris qui oubliait ainsi qu’il était Gitan) introduit du swing dans son jeu, le chanteur un peu mièvre Réda Caire chante “ Swing swing, Madame ”, Jacques Pills propose “ Elle était swing ”. De musical, le mouvement devient culturel, dès lors que des bandes de jeunes adoptent un comportement swing, en s’affublant du nom de zazou, mot emprunté à une chanson de Johnny Hess (“ Je suis zazou, zazoué ”), ce chanteur ayant à l’oreille le “ Zah, zuh, zah ” de Cab Calloway (1933) :

     

    Now, here's a very entrancing phrase,
    It will put you in a daze,
    To me it don't mean a thing,
    But it's got a very peculiar swing!
    Zaz-zuh-zaz-zuh-zaz,
    Zaz-zuh-zaz-zuh-zay.

     

    68903026.jpg

     

    En un temps où tous les produits de base sont sévèrement rationnés, les zazous choquent principalement par leur tenue vestimentaire. Ils prennent le contre-pied du jeune homme tel que le propose la propagande pétainiste : vêtements stricts et fonctionnels sur un corps vigoureux et martial. Le zazou choque par son allure quasiment dégénérée : cheveux longs, veste longue, allure voûtée, nœud de cravate ridiculement petit, chaussettes multicolores, semelles compensées. La jeune fille zazoue porte une coiffure compliquée, une veste très longue, une jupe s’arrêtant au dessus du genou et des semelles compensées en bois. L’idole féminine des zazous est Irène de Trébert (“ Mademoiselle Swing ”), la femme de Raymond Legrand. Les zazous affichent que leurs priorités ne sont pas celles du régime, ni celles du peuple qui survit. S’habillant au marché noir de manière raffinée et ostentatoire, ils nient le discours pétainiste selon lequel la France doit payer par la souffrance la jouissance qu’a permis le Front Populaire en 1936-1937. Les zazous aiment le jazz, la danse syncopée par des rythmes américains, les surprises-parties (terme qu’ils importent), les cigarettes américaines de contrebande, les claquettes. Des jeunes pétainistes n’hésitent pas à les brutaliser physiquement, préfigurant le bashing des skinheads contre les hippies dans les années soixante. La propagande officielle les qualifie de décadents, de communistes ou de Juifs. De fait, ils appartiennent à des milieux aisés, non juifs et certainement pas communistes. Leur souci n’est pas de résister au sens noble du terme mais d’exprimer le refus de subir la guerre comme tout le monde, le droit de défier les interdits et l’espoir d’échapper au Service du Travail Obligatoire. Le mouvement zazou durera trois ans, jusqu’à la li­bération, l’arrivée des troupes américaines, avec leur musique, leurs films, leur Coca Cola. Les zazous tenteront de ressusciter dans les caves de Saint-Germain des Prés, mais en vain.

     

    Pour terminer, j'évoquerai l’évolution de deux monstres sacrés de la chanson française pendant ces années noires, Charles Trénet et Maurice Chevalier. Chevalier, qui âgé d’une cinquantaine d’années au début des hostilités jouit d’un statut de vedette internationale, fait assez rare pour un chanteur français; Trénet[13] qui, bien qu’âgé de vingt-sept ans seulement en 1940, est déjà le plus prometteur et le plus talentueux des auteurs compositeurs interprètes.

     

    Bien que sans engagement politique véritable, Trénet était apparu au moment du Front Populaire comme le chanteur exprimant le mieux les aspirations de la jeune aspiration de l’époque, celle qui put, grâce aux avancées sociales de 1936-7, jouir d’une liberté nouvelle, découvrir les routes de France, espérer en des lendemains meilleurs, bref errer sur “ La Route enchantée ” (1938) :

     

    Une étoile m’a dit,

    Deux étoiles m’ont dit :

    Connais-tu l’pays du rêve?

    […]

    Les joyeux matins

    Et les grands chemins

    Où l’on marche à l’aventure

     

    Jamais peut-être un chanteur français n’a exprimé avec autant de tonus (“ Je chante soir et matin ”) la joie de vivre. Et, avec discrétion mais très explicitement, un grain de folie qui, bizarrement, passe très bien après des siècles de cartésianisme :

     

    On voit l’facteur

    Qui s’envole là-bas

    Comme un ange bleu

    Portant ses lettres au Bon Dieu (“ Y’a d’la joie ”)

     

    Ficelle, tu m’a sauvé la vie

    Ficelle sois donc bénie

    Car grâce à toi

    J’ai rendu l’esprit

    Je m’suis pendu cet’ nuit

    Et depuis je chante

    Un fantôme qui chante

    On trouve ça rigolo (“ Je chante ”)

     

    On le surnomme d’ailleurs “ le fou chantant ”, peut-être en hommage à Al Johnson, “ The Singing Fool ”. Avec la débâcle et un bref passage dans l’armée de l’air, il choisit de rester et de travailler en France. Il reprend ses spectacle à Paris dès février 1941. En 1943, il accepte de se produire, accompagné par l’orchestre de Fred Adison[14], autre gloire de l’époque, pour des ouvriers français requis par le STO près de Berlin. Il accepte de faire du cinéma sous l’autorité du Comité d’Organisation des Industries Cinématographiques qui régente la profession selon les principes “ positifs ” de la Propaganda Abteilung[15]. Pendant la guerre, l’auteur compositeur Trénet continue dans la même veine poétique, gaie, un brin surréa­liste. Mais ses chansons semblent quitter le siècle et le temps : “ Que reste-t-il de nos amours? ”, “ La Romance de Paris ” ou “ L’Héritage infernal ” :

     

    L’histoire lamentable

    De fauteuils et de tables

    Qu’un ami détestable

    Vint raconter chez nous.

     

    Il fait parfois de timides allusions à l’actualité. Quand il compose “ Les Oiseaux de Paris ”, les mil­lions de Français qui ont souffert lors de l’évacuation savent qu’il évoque leur triste sort, même de manière biaisée. Sa seule chanson réellement engagée, “ Espoir ” est interdites sur les ondes de Radio-Paris. Il es­time que pour mieux attendre demain il faut s’arracher du présent, créer une poésie atemporelle pour rendre la cruelle réalité supportable.

     

    De la drôle de guerre à l’heure de la victoire, Maurice Chevalier se sera comporté en caméléon. Opportuniste, cherchant à tout instant d’où tournait le vent politique, il suit toutes les modes en en tirant le meilleur profit artistique. Dans la période de tous les dangers consécutive aux accords de Munich, Chevalier jouit de l’extraordinaire succès d’une chanson de 1936, insouciante et passablement vulguraire, apologie d’une oisiveté faubourienne, “ Ma Pomme ” (“ J’suis plus heureux qu’un roi ”). Il est, depuis le début des années vingt, une vedette internationale (il a tourné une quarantaine de films aux États-Unis), et il personnifie le brassage social qu’a occasionné la grande guerre : “ titi ” parisien originaire du quartier populaire de Ménilmontant, il s’est composé une silhouette élégante d’homme du monde (nœud papillon, costume impeccable). Mais son fameux canotier, qu’il porte sur le côté, connote le voyou qu’il a peut-être été dans sa jeunesse et rappelle le maquereau de sa chanson “ Prosper ”. L’image du prolo en smoking, parfaitement insouciant (il chante : « Dans la vie faut pas s’en faire » dans l’opérette Dédé) s’est donc imposée très facilement.

     

    En 1939, il prône l’union sacrée dans “ Et tout ça, ça fait d’excellents français ”, une chanson au rythme entraînant, militaire, mais qui dépeint une société souffreteuse, contrainte de faire la guerre. Pendant la drôle de guerre, le président du Conseil Paul Reynaud assure que « nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », et la bourse tient bon. De même que l’armée, prête et formidable, et qui, théoriquement,  n’allait pas se risquer à de simples escarmouches. L’un des plus grands succès de l’hiver est une chanson que Maurice Chevalier interpréte au Casino de Paris, dépeignant l’armée comme le reflet de la société :

     

    Le colonel était d’Action française,

    Le commandant était un modéré,

    Le capitaine était pour le diocèse,

    Et le lieutenant boulottait du curé.

    Le juteux était un fervent socialiste,

    Le sergent un extrémiste[16] convaincu,

    Le caporal inscrit sur toutes les listes

    Et l’deuxième class’ au PMU.

     

    Le colonel avait de l’albumine,

    Le commandant souffrait du gros côlon,

    Le capitaine avait bien mauvaise mine,

    Et le lieutenant avait des ganglions.

    Le juteux avait des coliques néphrétiques,

    Le sergent avait le pylore atrophié,

    Le caporal un coryza chronique,

    Et l’deuxième class’ des corps aux pieds.

     

    Et tout ça, ça fait

    D’excellents Français,

    D’excellents soldats

    Qui marchent au pas.

     

    Avec une telle armée, la mobilisation eut tôt fait de tourner à l’immobilisation générale. Une chanson réflétant le fait que 5 millions d’hommes avaient été rappelés – un quart de la population masculine – dont la plupart n’avait plus rien à faire après 5 heures de l’après-midi, et pas grand chose le reste de la journée. Chaque soldat avait droit à trois-quart de litres de vin par jour. Pour tous ces hommes, la Pologne ne représentaient rien et combattre pour la démocratie n’avait guère plus de sens. Ils se bornaient à accomplir leur devoir en espérant regagner leur foyer au plus vite. Chevalier dresse une typologie très partielle de la société française, composée à ses yeux de gens qui tra­vaillent dans la finance, l’assurance, l’industrie, la Banque de France et la rente. Les paysans et les ou­vriers qui constituent alors 80% de la population française sont donc exclus du tableau. Tous ces braves gens “ marchent au pas ” , mais sont affectés de maladies ridicules, albumine, pilore atrophié, ganglions, co­liques néphrétiques, cors aux pieds. La chanson présente donc une armée vouée à la défaite mais qui saura se transcender grâce aux deux potions magiques que le monde entier envie aux Français : “ le pinard et le tabac ”. Cette chanson envoie donc un double message contradictoire : les Français ont réappris à marcher au pas et sont prêts à se battre, mais l’ensemble des appelés n’est qu’une cohorte de quadragénaires déglingués qui, de toute façon, « désirent tous désormais qu’on [leur] foutent une bonne fois la paix ». Bref, si Hitler écoute attentivement, il n’a guère de souci à se faire.

     

    L’article 18 de l’armistice contraignait la France à payer 20 millions de marks par jour au titre des frais d’occupation de l’armée allemande. De nombreuses usines travaillaient directement pour Berlin. Les soldats allemands consommaient une bonne partie de la production alimentaire française (les tickets de ra­tionnement donnaient droit à l’équivalent de 1500 calories par jour). C’est dans ce contexte de pénurie sans précédent que Maurice Chevalier crée en pleine guerre les “ Semelles de bois ” une chanson qui légitimise le pillage du pays. Il poétise l’inconfort pédestre auquel les femmes sont désormais condamnées :

     

    J’aime le tap-tap

    Des semelles en bois

    En marchant les midinettes

    Semblent faire des claquettes

    Tap-tap la symphonie

    Des beaux jours moins vernis

     

    Et il termine même sur une touche franchement érotique : « Ah, qu’c’est bon! ».

    La passivité, la complaisance de Chevalier déplaisent souverainement aux Français de Londres. En février 1944, Pierre Dac décrète qu’il sera « puni selon la gravité de ses fautes » :

     

    « Quand, un jour prochain, nous leur ferons avaler leur bulletin de naissance, il est infiniment probable que la rigolade changera de camp et que, cette fois, il n’y aura pas de mou dans la corde à nœud. »[17]

     

    Chevalier se demande alors s’il ne risque pas d’être condamné à mort[18]. Il se cache en Dordogne (le Périgord étant son Sigmaringen), où les maquis sont très actifs [19]. Il est arrêté, puis libéré grâce à sa com­pagne juive, Nita, qui l’emmène à Toulouse, la ville la plus “ rouge ” de France à ce moment-là :

     

    « On s’y serait cru dans une ville espagnole pendant la guerre civile. Les rues étaient pleines de soldats en uniformes plus ou moins réguliers. Des jeunes femmes en mantilles priaient dans les églises; dans les cafés et dans les bureaux de la radio, les intellectuels parlaient de Paris, ville réactionnaire. » [20]

     

    Chevalier en réchappera grâce, entre autres, à l’intervention de Louis Aragon. Il aura été jusqu’au bout un chanteur de consensus, inscrivant systématiquement ses chansons dans les normes dominantes, servant de caution populaire à l’ordre en vigueur.

     

     

     


    [1] ORY, Pascal. “ L’histoire culturelle de la France contemporaine. Question et questionnement ”, Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 16, octobre-décembre 1987, p. 74.

     

    [3] Berl résume dans sa personne les errements et les égarements de nombreux intellectuels français des années vingt aux années quarante. Issu d’une famille juive aisée, apparenté à Proust et à Bergson, il fut l’ami de Drieu la Rochelle avec qui il dirigea en 1927 l’éphémère revue Les Derniers Jours. Il publie en 1930 le très remarqué Mort de la pensée bourgeoise et collabore à Monde, le périodique de l’écrivain Henri Barbusse, proche du Parti Communiste. En 1932, il prend la direction de Marianne, revue culturelle et politique de gauche lancée par Gaston Gallimard. Il apprécie les avancées sociales du Front Populaire en 1936, mais il marque sa préférence pour les sentiments nationaux contre les revendications excessives. Il approuve la politique de non-intervention de Léon Blum dans la Guerre Civile Espagnole. Il fréquente le Tout-Vichy en 1940-41, vit en semi clandestinité à partir de 1942, craignant à juste titre les persécutions antisémites consécutives à l’invasion de la zone libre. Sa cousine ayant épousé Fernand de Brinon (délégué général du gouvernement de Vichy auprès des autorités d’occupation à Paris, condamné à mort et exécuté en 1947), il jouit d’une protection certaine. Il était le mari de la chanteuse Mireille (“ Couchés dans le foin ”).

     

    [4] Dans ces mémoires, Chevalier expose, penaud, comment les Allemands ont exploité son manque de résolution : « La direction de Radio Paris [station entièrement contrôlée par les Allemands] me fait convoquer :

    — Nous désirons que vous fassiez des émissions artistiques à Radio Paris comme vous en avez toujours fait à la Radio Française…

    […] Je sais trop bien ce qu’un refus catégorique me vaudrait par la suite. Il faut tergiverser, composer : ‘ Je ne puis rester que quelques semaines à Paris, vous comprenez, ma famille est dans le midi. ’ Je rougis un peu, l’homme me fixe. Je pense m’en être tiré intelligemment. Ne pas les mettre en boule contre moi, tout en faisant comprendre aux Français, par mon court séjour à Paris, que je ne fais que ce qui est absolument obligatoire. » Maurice Chevalier. Ma Route et mes chansons. (Paris, René Julliard, 1950) 309.

    [5] Léo Marjane fut la créatrice de l’énorme succès “ Je suis seule ce soir ” (1942). La version masculine fut popularisée par André Claveau, le “ Prince de la chanson de charme ”. Les deux millions de prisonniers français en connaissaient par cœur le refrain :

    Je suis seul ce soir

    avec mes rêves.

    Je suis seul ce soi

    sans ton amour.

    A la Libération, il fut reproché à Léo Marjane de s’être produite sur les antennes de Radio Paris et dans des cabarets devant des officiers allemands. « Je suis myope », répondra-t-elle devant la Chambre Civique et au Comité d’Epuration en 1945.

    [6] Dans les années vingt et trente, les échanges culturels entre les deux pays avaient été très substantiels, la France exerçant sur l’art populaire allemand (chanson, cinéma) un fort attrait. Dès les années vingt, Maurice Chevalier et Mistinguett s’étaient produits avec grand succès en Allemagne. Le film allemand Bel Ami, écrit d’après la chanson de Tino Rossi, elle-même inspirée de Maupassant, avait connu la célébrité à la fin des années trente.

    [7] Une première version de “ Lily Marlène ” vit le jour en 1915, suivie d’une seconde en 1935, d’une troisième en 1937 et d’une quatrième en 1939, toutes sans le moindre succès. Un soir de 1941, la chanson fut diffusée, dans une version de L. Andersen, par une station militaire allemande installée à Belgrade. Du jour au lendemain, “ Lily Marlène ” devint le plus grand succès de la guerre et fut considérée comme le second hymne national allemand.

    [8] Berteaut, Simone. Piaf. (Paris : Robert Laffont, 1969), p. 209.

     

    [1] Voir Paxton, Robert. La France de Vichy. (Paris : Le Seuil, 1973), chap. 4.

    [10] À noter cependant que les nazis ont longtemps toléré en Allemagne certaines expressions culturelles théoriquement honnies comme le jazz, musique “ nègre ” ou la comédie musicale d’inspiration nord-américaine. En France, Alix Combelle et son orchestre avaient enregistré une version de “ In the Mood ” (“ Ambiance ”) en 1941.

    [11] Le “ Chant des partisans ” sera enregistré magnifiquement par Yves Montand en 1955. Voir C. Brunschwig (et al.). Cent ans de chanson française. (Paris : Le Seuil, 1981) 88.

    [12]

    [13] Né à Narbonne en 1917, Trénet fut la cible d’antisémites délirants; Accusé de s’appeler Netter (anagramme de Trénet) et d’être petit-fils de juif, il dut produire un fort complet arbre généalogique pour prouver son “ aryanité ”. Lucien Rebatet, écrivain collaborationniste de choc, trouvait que Charles Trénet ressemblait aux « clowns judéo-américains ».

    [14] Chef d’orchestre français (de son vrai nom Albert Lapeyre, né à Bordeaux en 1918) influencé par les orchestres de jazz symphoniques (comme celui de Paul Whiteman).

    [15] Deux cent vingts longs métrages ont été réalisés pendant la guerre, dont deux bonnes dizaines de très grands films. Trente et un films français seront produits par la Continental, filiale de la société allemande U.F.A.

    [16] Cela aurait certainement écorché son palais si Chevalier avait dû prononcer le mot “ communiste ”.

    [17] DAC, Pierre. Un Français libre à Londres en guerre. Paris : France-Empire, 1972.

    [18] CHEVALIER, Maurice. Ma route et mes chansons. Paris : Julliard, 1946.

    [19] André Malraux a combattu dans cette région à cette époque.

    [20] HUGO, Jean. Le Regard de la mémoire. Arles : Actes Sud, 1984.

    SOURCES /

    https://blogs.mediapart.fr/bernard-gensane/blog/120913/la-chanson-francaise-sous-l-occupation-allemande-une-douteuse-cohabitation

     http://bernard-gensane.over-blog.com

    Pin It

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique